Théophile Gautier
Émaux et camées
EAN 8596547448112
Table des matières
PRÉFACE
AFFINITÉS SECRÈTES
LE POËME DE LA FEMME
ETUDE DE MAINS
I IMPÉRIA
II LACENAIRE
VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE
I DANS LA RUE
II SUR LES LAGUNES
III CARNAVAL
IV CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL
SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR
COQUETTERIE POSTHUME
DIAMANT DU CŒUR
PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS
CONTRALTO
CÆRULEI OCULI
RONDALLA
NOSTALGIES D'OBÉLISQUES
I L'OBÉLISQUE DE PARIS
II L'OBÉLISQUE DE LUXOR
VIEUX DE LA VIEILLE
TRISTESSE EN MER
A UNE ROBE ROSE
LE MONDE EST MÉCHANT
INÈS DE LAS SIERRAS
ODELETTE ANACRÉONTIQUE
FUMÉE
APOLLONIE
L'AVEUGLE
LIED
FANTAISIES D'HIVER
I
II
III
IV
V
LA SOURCE
BÛCHERS ET TOMBEAUX
LE SOUPER DES ARMURES
LA MONTRE
LES NÉRÉIDES
LES ACCROCHE-CŒURS
LA ROSE-THÉ
CARMEN
CE QUE DISENT LES HIRONDELLES
NOËL
LES JOUJOUX DE LA MORTE
APRÈS LE FEUILLETON
LE CHÂTEAU DU SOUVENIR
CAMÉLIA ET PAQUERETTE
LA FELLAH
LA MANSARDE
LA NUE
LE MERLE
LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS
DERNIER VŒU
PLAINTIVE TOURTERELLE
LA BONNE SOIRÉE
L'ART
Jules Jacquemart p.
PRÉFACE
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Pendant les guerres de l'empire,Gœthe, au bruit du canon brutal,Fit le Divan occidental,Fraîche oasis où l'art respire.
Pour Nisami quittant Shakspeare,II se parfuma de çantal,Et sur un mètre orientalNota le chant qu'Hudhud soupire.
Comme Gœthe sur son divanA Weimar s'isolait des chosesEt d'Hafiz effeuillait les roses,
Sans prendre garde à l'ouraganQui fouettait mes vitres fermées,Moi, j'ai fait Émaux et Camées.
AFFINITÉS SECRÈTES
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MADRIGAL PANTHÉISTE
Dans le fronton d'un temple antique,Deux blocs de marbre ont, trois mille ans,Sur le fond bleu du ciel attique,Juxtaposé leurs rêves blancs;
Dans la même nacre figées,Larmes des flots pleurant Vénus,Deux perles au gouffre plongéesSe sont dit des mots inconnus;
Au frais Généralife écloses,Sous le jet d'eau toujours en pleurs,Du temps de Boabdil, deux rosesEnsemble ont fait jaser leurs fleurs;
Sur les coupoles de VeniseDeux ramiers blancs aux pieds rosés,Au nid où l'amour s'éternise,Un soir de mai se sont posés.
Marbre, perle, rose, colombe,Tout se dissout, tout se détruit;La perle fond, le marbre tombe,La fleur se fane et l'oiseau fuit.
En se quittant, chaque parcelleS'en va dans le creuset profondGrossir la pâte universelleFaite des formes que Dieu fond.
Par de lentes métamorphoses,Les marbres blancs en blanches chairs,Les fleurs roses en lèvres rosesSe refont dans des corps divers.
Les ramiers de nouveau roucoulentAu cœur de deux jeunes amants,Et les perles en dents se moulentPour l'écrin des rires charmants.
De là naissent ces sympathiesAux impérieuses douceurs,Par qui les âmes avertiesPartout se reconnaissent sœurs.
Docile à l'appel d'un arome,D'un rayon ou d'une couleur,L'atome vole vers l'atomeComme l'abeille vers la fleur.
L'on se souvient des rêveriesSur le fronton ou dans la mer,Des conversations fleuriesPrès de la fontaine au flot clair,
Des baisers et des frissons d'ailesSur les dômes aux boules d'or,Et les molécules fidèlesSe cherchent et s'aiment encor.
L'amour oublié se réveille,Le passé vaguement renaît,La fleur sur la bouche vermeilleSe respire et se reconnaît.
Dans la nacre où le rire brille,La perle revoit sa blancheur;Sur une peau de jeune fille,Le marbre ému sent sa fraîcheur.
Le ramier trouve une voix douce,Écho de son gémissement,Toute résistance s'émousse,Et l'inconnu devient l'amant.
Vous devant qui je brûle et tremble,Quel flot, quel fronton, quel rosier,Quel dôme nous connut ensemble,Perle ou marbre, fleur ou ramier?
LE POËME DE LA FEMME
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MARBRE DE PAROS
Un jour, au doux rêveur qui l'aime,En train de montrer ses trésors,Elle voulut lire un poëme,Le poëme de son beau corps.
D'abord, superbe et triomphanteElle vint en grand apparat,Traînant avec des airs d'infanteUn flot de velours nacarat:
Telle qu'au rebord de sa logeElle brille aux Italiens,Écoutant passer son élogeDans les chants des musiciens.
Ensuite, en sa verve d'artiste,Laissant tomber l'épais velours,Dans un nuage de batisteElle ébaucha ses fiers contours.
Glissant de l'épaule à la hanche,La chemise aux plis nonchalants,Comme une tourterelle blancheVint s'abattre sur ses pieds blancs.
Pour Apelle ou pour Cléomène,Elle semblait, marbre de chair,En Vénus AnadyomènePoser nue au bord de la mer.
De grosses perles de VeniseRoulaient au lieu de gouttes d'eau,Grains laiteux qu'un rayon irise,Sur le frais satin de sa peau.
Oh! quelles ravissantes choses,Dans sa divine nudité,Avec les strophes de ses poses,Chantait cet hymne de beauté!
Comme les flots baisant le sableSous la lune aux tremblants rayons,Sa grâce était intarissableEn molles ondulations.
Mais bientôt, lasse d'art antique,De Phidias et de Vénus,Dans une autre stance plastiqueElle groupe ses charmes nus.
Sur un tapis de Cachemire,C'est la sultane du sérail,Riant au miroir qui l'admireAvec un rire de corail;
La Géorgienne indolente,Avec son souple narguilhé,Étalant sa hanche opulente,Un pied sous l'autre replié.
Et comme l'odalisque d'Ingres,De ses reins cambrant les rondeurs,En dépit des vertus malingres,En dépit des maigres pudeurs!
Paresseuse odalisque, arrière!Voici le tableau dans son jour,Le diamant dans sa lumière;Voici la beauté dans l'amour!
Sa tête penche et se renverse;Haletante, dressant les seins,Aux bras du rêve qui la berce,Elle tombe sur ses coussins.
Ses paupières battent des ailesSur leurs globes d'argent bruni,Et l'on voit monter ses prunellesDans la nacre de l'infini.
D'un linceul de point d'AngleterreQue l'on recouvre sa beauté:L'extase l'a prise à la terre;Elle est morte de volupté!
Que les violettes de Parme,Au lieu des tristes fleurs des mortsOù chaque perle est une larme,Pleurent en bouquets sur son corps!