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Extrait : "« Joseph fut mis en prison, » c'est la première fois que ce mot se trouve dans la Genèse, mais nous le rencontrons ensuite dans presque tous les livres de Bible. Et que ce prison mot ne nous inspire pas trop d'effroi, trop d'horreur, quelque tristes que soient les idées qu'il réveille, ce sont déjà des idées de civilisation et de progrès. Vous connaissez ce bon conte d'un naufragé, qui avait parcouru, trois jours durant, la plage déserte..."
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• Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin.
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Seitenzahl: 417
Veröffentlichungsjahr: 2016
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« Joseph fut mis en prison, » c’est la première fois que ce mot se trouve dans la Genèse, mais nous le rencontrons ensuite dans presque tous les livres de Bible. Et que ce prison mot ne nous inspire pas trop d’effroi, trop d’horreur, quelque tristes que soient les idées qu’il réveille, ce sont déjà des idées de civilisation et de progrès. Vous connaissez ce bon conte d’un naufragé, qui avait parcouru, trois jours durant, la plage déserte où l’avait jeté la tempête ; à la fin du troisième jour, apercevant une potence et un pendu, il tomba à genoux et s’écria : « Dieu soit béni, je suis dans un pays civilisé. » Quand nous parcourons l’histoire d’un peuple naissant, nous aussi nous pouvons rendre grâces à Dieu la première fois que le mot prison s’offre à nos regards ; nous aussi nous pouvons nous écrier : « Je suis dans un pays civilisé. » Les prisonniers, à tort ou à raison, sont les vaincus de la société ; et ne pas égorger immédiatement tous les vaincus, c’est déjà un progrès, c’est déjà un pas immense vers la civilisation. Quand Romulus jetait les fondements de la ville immortelle, il ne dit pas : « Celui qui franchira ce fossé sera mis en prison ; » mais bien « celui qui franchira ce fossé sera mis à mort, » et Romulus tint parole.
Voulez-vous apprécier le degré de moralité auquel un peuple est parvenu, mesurer, pour ainsi dire, sa civilisation ? voyez comment ce peuple traite ses prisonniers. Quand la prison commence à précéder ou à remplacer la mort, c’est une peine qui ne lui est de guère inférieure ; puis les adoucissements viennent graduellement, lentement, jusqu’à ce que la prison ne soit plus, suivant la définition de l’Académie, qu’un lieu où l’on enferme les condamnés et les prévenus.
Les condamnés et les prévenus ! Ainsi ces mots se confondent presque dans le langage, comme nous les confondons dans la pratique, et cependant quelle distance immense devrait les séparer ! Contre les premiers, la société peut avoir des vengeances à exercer ; contre les seconds, elle n’a qu’un droit, dans l’intérêt commun, celui de les priver momentanément de leur liberté.
La peine de mort est écrite si souvent dans le Code hébraïque, qu’il y reste peu de place pour la prison, et surtout pour une prison de condamnés. Des prisons égyptiennes, nous savons peu de choses, si ce n’est que les pyramides ont paru à quelques auteurs en avoir servi, aussi bien que de tombeaux.
Les Grecs en avaient de plus d’une sorte : d’abord les prisonniers de guerre, mêlés aux condamnés, travaillaient aux mines, et la petite lampe qu’ils portaient devant le front est devenue, en se poétisant, l’œil des Cyclopes ; puis venaient les condamnés aux carrières, déjà moins malheureux, et enfin des prisons dignes d’un peuple civilisé, comme celle où fut renfermé Socrate, que nous voyons dans le Phédon, recevant une vingtaine de disciples, devisant avec eux et payant pour deux chambres pistole au geôlier, dont il se loue fort, encore que celui-ci remplît aussi les fonctions de bourreau, du moins quant à la mort par la ciguë.
Chez les Romains on distinguait les carceres, ou prisons proprement dites ; les malœ mansiones, qui correspondaient à nos secrets et quelquefois aussi à nos chambres de question ; les lautumiœ, cachots taillés dans le roc et presque toujours au-dessous du sol : les condamnés y étaient étroitement enchaînés ; les lapidicinœ, au contraire, étaient de vastes carrières qu’on avait cessé d’exploiter ; toutes les issues en étaient fermées ; les prisonniers y étaient libres de leurs mouvements ; on leur descendait leurs aliments par un soupirail, et ils ne voyaient leurs gardiens qu’à de rares intervalles, quand il fallait renouveler leurs vêtements ou la paille qui leur servait de lit. Voilà d’affreuses prisons. Heureusement pour le nom romain, il en existait d’autres plus douces ; il y avait même des prisons libres, lorsqu’un prévenu était autorisé à loger chez un sénateur ou autre magistrat qui répondait de sa personne. Enfin il arrivait aussi qu’un prévenu donnait sa parole de ne point sortir de sa propre maison et y restait ainsi aux arrêts simples pendant toute l’instruction de son affaire. Bien qu’en principe général, la loi romaine défendît la tenue en chartre privée, cependant dans certains cas le chef de famille pouvait mettre sa femme ou son fils en prison dans sa propre demeure, à plus forte raison ses esclaves ; le lieu où l’on renfermait ces derniers s’appelait ergastulum.
Si de nombreux squelettes enchaînés nous disent assez ce qu’étaient au Moyen Âge les prisons des rois, des seigneurs et des villes, si aujourd’hui encore les plombs de Venise sont la honte de l’humanité, il faut convenir que les ecclésiastiques étaient parvenus à surpasser tous les autres dans leurs raffinements barbares. Dès le 14me siècle, nous voyons dans les monastères de France ces prisons carceres duri dont le despotisme austro-italien a renouvelé la barbarie en même temps que le nom. « Qui huic pænæ addicti sunt, semper pereunt desperari, » dit à ce sujet l’archevêque de Toulouse au roi Jean (1350-64). Presque pas de couvent d’hommes ou de femmes qui n’eut un vade in pace ; c’était un cachot souterrain creusé dans la pierre, d’où ceux qu’on y descendait ne devaient jamais sortir vivants. Quelques-uns y sont morts de faim, mais c’est là une exception ; généralement on leur faisait parvenir de grossiers aliments à l’aide d’une corde et d’un panier.
À cette époque, on divisait les prisons en prisons royales, prisons de seigneurs et prisons d’officialités.
Il y avait inégalité entre les citoyens pour l’emprisonnement ainsi que pour toute autre chose. Les habitants de Nevers, de St-Geniez en Languedoc, de Villefranche en Périgord, ne pouvaient être arrêtés, sauf le cas de flagrant délit, s’ils possédaient des biens-fonds suffisants pour assurer leur comparution en justice. Les Castillans, trafiquant ou voyageant en France, ne pouvaient être emprisonnés sans avoir été préalablement conduits devant le juge ordinaire. Enfin, le roi Jean avait, en 1350, conféré à la ville d’Aigues-Mortes un privilège tout spécial, à savoir que les femmes seraient séparées des hommes dans la prison et gardées par des femmes sûres. – Il y a un proverbe persan qui dit : « L’homme riche peut acheter plusieurs maisons, il n’a toujours qu’un estomac et ne peut dîner qu’une fois par jour. » Il paraît que les corps de métiers de la bonne ville de Paris étaient d’un autre avis sur les facultés digestives de la noblesse : le jour de la fête des drapiers, on faisait une distribution de pain blanc, de vin et de viande aux prisonniers du grand et du petit Châtelet, et il était écrit dans une note au règlement : « MM. les gentilshommes recevront le double. » Pareille distribution avait lieu le jour de Pâques pour le compte de la compagnie des orfèvres. De ce que devenaient les prisonniers pendant les trois cent soixante-trois autres jours de l’année, nul n’en prenait souci, non plus qu’aujourd’hui en Angleterre, où l’usage s’est conservé de les gorger de spiritueux et de nourriture en certains jours solennels, quitte à jeter la perturbation dans ces établissements et à décupler pour une semaine au moins les punitions disciplinaires.
Au fur et à mesure des besoins, on avait pris en France d’anciennes forteresses et d’anciens couvents pour garder des condamnés ou des prévenus, et nous n’avions pas un seul bâtiment qui eût été construit spécialement pour cette importante destination. Louis XIV, qui bâtissait Versailles, et Louis XV, qui se vautrait au Parc-aux-Cerfs, avaient bien autre chose à faire qu’à s’occuper de prisons. Louis XVI, qui venait d’abolir la question, tourna une pensée pieuse vers ces séjours du crime et de l’infortune. Il fit de ses deniers des changements pleins d’humanité à la Conciergerie, puis, le 23 août 1780, il acheta l’hôtel du duc de la Force pour y renfermer les détenus du For-l’Évêque et du petit Châtelet, qu’il avait fait abattre. Ainsi, le premier de nos rois qui s’occupa de prisons, devait être prisonnier, et cette Conciergerie, qu’il assainissait, devait être pour la reine sa femme et pour sa sœur le vestibule de l’échafaud.
Sous l’ancienne dynastie, les prisons de la Seine étaient : la Bastille et Vincennes, prisons d’État.
Le For-l’Évêque, maison de détention pour les dettiers, ainsi que pour les comédiens réfractaires ou incivils.
De ce qu’ont été les prisons de la Seine pendant la révolution, nous aurons occasion d’en parler en faisant l’histoire de la Conciergerie, du tribunal révolutionnaire et des massacres de septembre.
Sous l’ancien régime, à l’exception de la Bastille et de Vincennes, dont le gouverneur ne dépendait que du roi ou de l’un de ses ministres, les prisons de la Seine étaient régies par le lieutenant de police, après l’avoir été par le prévôt de Paris, lequel y conservait, nominativement au moins, la haute main, et nommait à tous les emplois.
Pendant la révolution, elles ont passé, comme toutes celles du royaume, tantôt dans les attributions du ministre de l’intérieur, tantôt dans celles du ministre de la justice. Cependant, la Commune exerçait dans toutes une notable influence, et fut seule chargée de la garde et du gouvernement du Temple. Le décret du 29 septembre 1791 obligeait l’un des officiers municipaux de visiter toutes les prisons de Paris au moins deux fois par semaine.
Les décrets du 12 messidor an VIII et du 3 brumaire an IX, instituant la Préfecture de police, mettent au premier rang de ses attributions la garde et le gouvernement des prisons de la Seine, par exception aux autres prisons du royaume, lesquelles dépendent immédiatement du ministre de l’intérieur. Cependant toutes les fois que, depuis cette époque, la police n’a pas formé un ministère particulier, nul doute que le ministre de l’intérieur n’ait eu le droit, comme c’était son devoir d’ailleurs, de s’occuper des prisons de la Seine, aussi bien que de toutes les autres ; nul doute que les inspecteurs-généraux des prisons de France ne pussent se faire ouvrir celles de la Seine, s’ils s’y présentaient ; mais ils s’en sont abstenus, et ils ont bien fait.
Rien de plus équitable que de laisser toute l’autorité à celui qui encourt toute la responsabilité. Or, dans le public au moins, la police, annexe constitutionnelle de l’intérieur, a toujours été considérée comme une administration à part ; de tout temps on a souvent maudit et quelquefois béni le préfet de police, sans s’occuper de son supérieur. Au préfet de police donc notre blâme et notre éloge, suivant que nous croirons devoir exprimer l’un ou l’autre. Nous sommes de l’avis du peuple en cela, et quand nous parlons de prisons de la Seine et de police, nous ne voyons devant nous de responsable qu’un préfet. En 1830, aux jours fiévreux du triomphe, si M. Mangin fût tombé entre les mains du peuple, pensez-vous qu’il lui eût servi de beaucoup de s’écrier : « J’ai un supérieur légal, le ministre de l’intérieur ! » Non certes, le peuple a tort peut-être, mais il ressent trop vivement l’influence du préfet de police, pour ne pas l’isoler de tout autre pouvoir. Il se découvrira volontiers devant l’hôtel de la rue de Grenelle où siège la véritable police politique, et malgré lui le cœur lui faut quand il passe devant celui de la rue de Jérusalem, dont la police est presque toute de sûreté, de salubrité et de protection.
Que voulez-vous ? il n’est rien de routinier comme les souvenirs du malheur, et longtemps après que, rendue tout à fait à son but premier, la police ne sera plus qu’une institution tutélaire pour les honnêtes gens, bien des gens honnêtes s’obstineront à n’y voir qu’une source de rigueurs et de vexations.
Pour nous qui tenons à être juste envers tout le monde, même envers la police, pour nous qui savons faire la part des positions et des circonstances, qui savons que tant vaut l’homme tant vaut la place, nous nous hâtons de proclamer que, s’il ressort pour le public quelques enseignements bons et utiles du travail auquel nous allons nous livrer, les éléments n’en ont pas été surpris en écoutant aux portes. Elles nous ont été largement, loyalement ouvertes dès que nous en avons manifesté le désir ; si donc, contre notre attente, il nous échappait quelque erreur notable, la faute n’en serait pas à l’administration qui ne nous aurait pas permis de tout voir, mais à nous, qui n’aurions pas vu avec assez d’intelligence ou de perspicacité.
Les prisons de la Seine forment le troisième bureau de la Préfecture de police, dont le chef est M. Parisot. Elles sont visitées par deux inspecteurs-généraux, MM. Denis et Dufresne. Ce sont :
Le dépôt de la Préfecture de police ;
La maison de justice (Conciergerie) ;
La maison d’arrêt de la Force ;
Le dépôt des condamnés (Roquette) ;
Saint-Lazare, maison d’arrêt, de détention et de correction pour femmes ;
Les Jeunes détenus (correction et détention) ;
Sainte-Pélagie (maison d’arrêt et de détention) ;
Clichy (maison d’arrêt pour dettes) ;
Les Madelonnettes (prévenus mâles) ;
Saint Denis, maison de répression ;
Saint Denis, maison d’arrêt ;
Et Villers-Cotterêts (dépôt de mendicité).
Le décret du 12 messidor an VIII, qui confiait au préfet de police, ainsi que nous l’avons dit, la garde et le gouvernement des prisons de la Seine, en avait cependant réservé l’administration économique à celui du département. Il résultait de cette dualité de préfets une foule de conflits qui nuisaient un bien et à la célérité du service. Il est plus difficile dans la pratique, qu’on ne le croirait d’abord dans la théorie, de distinguer le personnel du matériel, de poser d’une manière précise les limites des attributions respectives du directeur et de l’économe. L’ordonnance royale du 9 avril 1819 a mis un terme à cet état de choses ; le préfet de police a eu l’administration économique des prisons de la Seine, comme il en avait la direction et la surveillance, et le préfet du département y est devenu tout à fait étranger. Seulement, par une fiction budgétaire, le département a continué d’être propriétaire des immeubles servant de prisons, et la Préfecture de police locataire à titre gratuit. D’où il suit que la construction et les grosses réparations de ces édifices figurent au budget général du département, tandis que les réparations purement locatives sont à la charge de la Préfecture de police.
Cette distinction, qui paraît futile, est cependant d’une haute importance. Si la ville de Paris est fort riche, le département de la Seine est très grevé ; ses routes ont peu d’étendue, sans doute, mais elles sont extrêmement nombreuses, et il ne pourrait acquitter les 1 200 000 fr. portés au budget de ses prisons, si la ville n’y concourait annuellement pour une somme de 300 000 fr. Lors donc que, dans les vues les plus louables du monde, on presse l’administration d’exécuter telles ou telles constructions, d’introduire telles ou telles améliorations, il ne faut pas oublier que deux choses lui manquent essentiellement, l’espace et l’argent. D’ailleurs, si beaucoup reste encore à faire, il faut reconnaître aussi qu’on a déjà beaucoup fait. Un département qui en dix ans a dépensé plus de dix millions en constructions et grosses réparations de prisons, qui peut montrer aux étrangers quatre maisons, comme la Dette, les Jeunes-Détenus, la Roquette, et Saint-Lazare, s’est placé haut dans la civilisation humaine, et en a bien mérité.
Les prisons de la Seine sont portées au budget du département pour 1 245 257 fr. Or, comme le chiffre présumé des détenus pour 1839 était de 4 200, la dépense aura été de 296 fr. 49 cent. par homme et par an, ou de 81 c. par homme et par jour. Dans ces 1 245 257 fr., entre pour une somme de 154 241 fr. l’établissement de Villers-Cotterêts, qui, bien que situé hors du département, fait administrativement partie des prisons de la Seine. Les principaux articles du budget des dépenses, sont :
Les prisons ont aussi un budget de recettes :
La Préfecture de police avait contracté l’habitude de passer sous silence les trois quarts de ces recettes, dont le chef ne rendait d’autre compte que de dire qu’il en appliquait le produit à divers services. Cette explication a paru un peu trop élastique à M. le ministre de l’intérieur, et par son ordonnance du mois de mai 1832, il a exigé que toutes les recettes des prisons figurassent au budget du département, et que les sommes en fussent versées pour son compte au Trésor.
Nous avons dit que le chiffre général des employés des prisons était de 350 à 360. Au premier rang se placent les directeurs dont le traitement varie de 2 500 à 5 000 fr. La masse de nos lecteurs, qui n’ont connu de geôliers qu’au mélodrame, avec le bonnet de loutre obligé et le trousseau de clés en ceinture, seraient bien étonnés de voir à quels hommes la garde de nos prisons est en général confiée. Deux mots cependant sur les directeurs. D’abord ils sont fonctionnaires publics ; ils attestent et légalisent des procès-verbaux, des signatures, et cependant ils n’ont pas prêté serment ; ils ne sont pas nommés par le roi, mais seulement par le préfet de police. Nul doute que ce magistrat ne doive avoir une grande influence sur leur nomination, nul doute qu’il ne doive pouvoir provoquer leur renvoi ; mais des fonctionnaires publics dont la signature est authentique qui gardent et gouvernent presqu’arbitrairement jusqu’à 1 000 et 1 200 prévenus ou condamnés chacun, ne devraient, dans la forme au moins, tenir leur autorité que du roi.
Les employés inférieurs des prisons ont un uniforme, les directeurs et greffiers n’en ont pas eux, auxquels il serait plus particulièrement nécessaire. En effet, qu’un détenu ait été écroué le soir, que le lendemain il insulte le directeur, il sera puni administrativement au moins pour manque d’obéissance ou de respect envers un supérieur dont aucun insigne ne lui a fait connaître la qualité.
Les directeurs, et les greffiers en leur absence, ont le droit de requérir et de commander la force armée, celle du moins qui veille à la porte de leur établissement. De fait ils ont cessé de faire partie de la garde nationale ; je ne le trouve pas mauvais, mais pourquoi cela n’est-il pas écrit dans la loi, qui n’en dispense que les employés inférieurs des prisons ?
Le greffier, dans toutes les prisons, reçoit un traitement de 1 800 fr., avec ou sans logement ; dans quelques-unes il y a un commis-greffier, ou directeur des travaux, avec 1 500 fr. d’appointements. La garde intérieure est confiée à des surveillants (les porte-clés d’autrefois) ; ils touchent 1 100 fr. et leur brigadier 1 400. Au-dessous se trouvent des garçons de service à 900 fr., enfin des auxiliaires ou détenus qui, moyennant 6 fr. par mois, se chargent des services d’infirmerie et des gros ouvrages de la maison. N’oublions pas un cantinier de 8 à 1 200 fr., une lingère à 600, une fouilleuse à 400, enfin un barbier à 120 fr. par an, qu’on appelle invariablement M. Figaro, et qui n’est jamais le personnage le moins curieux de la maison.
Que tous les fonctionnaires dont nous venons de parler soient à la seule nomination de M. le préfet de police, et qu’il les destitue à sa volonté, rien de mieux, puisqu’il se repose sur eux d’une partie de son immense responsabilité. Mais devrait-il en être ainsi des médecins ? Quelle garantie offre aux détenus en particulier, et à la société en général, un médecin qui ne doit sa position qu’au choix d’un préfet, lequel, ne pouvant tout faire par lui-même, subit nécessairement l’influence des protecteurs ou des commis ?
Quand il a un aumônier à nommer (6 à 700 fr. de traitement), M. le préfet s’entend avec M. l’archevêque ; pourquoi ne s’entendrait-il pas avec un corps savant, l’Académie de médecine par exemple, quand il s’agit de nommer un médecin ? Pourquoi la place ne serait-elle pas mise au concours ? Pourquoi M. le préfet ne serait-il pas restreint dans son choix aux seuls médecins admis au bureau central des hôpitaux ? Le médecin et l’aumônier ne sont pas et ne doivent jamais être des hommes de police ; il ne serait donc pas mal qu’ils présentassent à la confiance des détenus d’autres titres que la faveur du préfet. Si l’on se rappelle l’ordonnance, naguère ressuscitée, sur les devoirs des médecins et chirurgiens, on peut n’être pas sans crainte sur des choix ainsi faits. Et qu’on ne se figure pas que nous écrivions ici en haine des personnes, que nous voulions faire allusion à tel docteur plutôt qu’à tel autre ; nous voyons les choses de trop haut pour cela, et c’est précisément parce que nous rencontrons parmi les médecins des prisons de la Seine des noms infiniment honorables, que nous voudrions voir leur brevet frappé d’un autre cachet que de celui de la police.
Un traitement annuel de 6 à 800 fr. est tout à fait insuffisant, surtout pour ceux des médecins qui pratiquent les grandes opérations de chirurgie. Que dirons-nous donc d’un ou de deux adjoints qui non seulement remplacent le titulaire en cas d’absence, mais qui généralement font concurremment le service avec lui sans aucune rétribution ? Il y a là une indigne parcimonie dans le budget des prisons.
Hâtons-nous de dire que cependant le service médical s’y fait avec autant de zèle que d’humanité, et qu’en général l’état sanitaire y est très satisfaisant. Nous ne voudrions faire de la prison un séjour désirable pour personne, mais il y a dans le public des erreurs que nous devons relever. De ce que l’homme n’a certainement pas été créé pour y vivre, on s’était imaginé qu’il devait y avoir des maladies de prisons. Les anciens auteurs et de nos jours Fodéré et Villermé placent au premier rang les rhumatismes, les catarrhes opiniâtres, l’anasarque (enflure œdémateuse du corps), le scorbut et les fièvres endémiques. Par une erreur commune, on prenait ici les circonstances contingentes à la prison pour la prison elle-même. Ces maladies sont celles qu’amènent un air vicié, une habitation humide, le défaut d’exercice, l’insuffisance ou la mauvaise qualité des aliments ; elles ont disparu à mesure que nos prisons se sont assainies ; elles tenaient non à l’emprisonnement lui-même, mais à la manière dont cette peine était exécutée. D’un relevé minutieux que nous avons fait pour plusieurs années, il résulte que nos prisonniers n’ont qu’un homme sur dix à l’infirmerie. Et qu’on ne s’effraie pas encore de cette proportion, car infirmerie n’est pas rigoureusement ici synonyme d’état de maladie ; le soldat va dix fois plus volontiers à l’hôpital que l’officier ne garde la chambre ; un prisonnier demande l’infirmerie quand un ouvrier libre ne songerait pas à quitter l’atelier.
D’incontestables améliorations ont eu lieu depuis 1832 dans nos prisons ; eh bien ! dès cette époque, le choléra y a trouvé les habitants dans des conditions hygiéniques meilleures que dans les trois quarts de la ville et que dans tous les hôpitaux. Il s’y est fait à peine sentir, et on le savait si bien que des malheureux du faubourg Saint-Antoine sont venus chercher à la Force un refuge et des soins qui ne leur ont pas fait faute.
Nous devons ces détails et ceux qui suivent à M. Jacquemin, qui poursuit dans les prisons de la Seine une carrière que son père avait tant honorée. « Je ne connais plus, nous disait ce savant modeste, que deux maladies dominantes chez nous : la gale et l’aliénation mentale. La gale, nous l’avons vaincue : deux cents malades en étaient atteints quand je suis entré ici ; voilà ma feuille de service, nous n’en avons plus que huit. L’aliénation mentale, elle frappe surtout les hommes énergiques. Je ne prétends pas excuser mes pauvres malades, mais j’ai toujours aimé à penser que les grands criminels n’étaient bien souvent que de grands fous. On a tué Papavoine et quelques autres comme on tuerait des chiens enragés. La société a eu peur, c’est bien ; mais alors elle aurait dû les envoyer à l’abattoir, et ne pas déployer l’appareil de la loi contre des êtres qui n’étaient pas ses justiciables, puisqu’ils n’avaient plus de raison. On ne commettrait pas aujourd’hui de ces boucheries d’aliénés. Outre l’énergie en excès qui se rencontre chez beaucoup de nos prisonniers, il faut tenir compte de la vie qu’ils ont menée avant d’entrer dans nos maisons. Peut-être, au moment où ils ont paru devant les tribunaux, l’aliénation mentale n’existait-elle encore chez eux qu’en un germe qui se développe ensuite. Je le répète, nous avons beaucoup d’aliénés que nous évacuons, après enquête et contre-enquête, sur Bicêtre ; mais depuis que j’exerce, je ne me rappelle pas un seul cas de folie véritablement contractée dans la prison. »
Rien n’est tenace comme une idée qui a pu être vraie autrefois, et qu’une fois admise nous ne croyons pas devoir soumettre à un nouvel examen. De ce que nous avons encore sous les yeux des exemples de fortunes scandaleuses faites dans les prisons du temps de la Révolution et de l’Empire, bon nombre de nos lecteurs s’étonneront du chiffre modique des appointements des directeurs ; d’autres penseront qu’ils se rattrapent sur les profits. Excepté le directeur de la Dette, qui triple au moins son traitement par des droits de greffe que la loi a tarifés, je défierais bien l’un de ces messieurs d’y ajouter impunément un centime.
Jusqu’en 1821, les geôliers ou concierges des prisons de la Seine, étaient, ce que sont encore les gardiens de nos prisons départementales, cantonales et communales, des gargotiers et des loueurs de chambres en garni. Les mots ont eu à une époque quelconque une valeur rationnelle ; ainsi donc, à une époque quelconque, on a dû payer 10 francs une chambre particulière dans la prison, d’où nous sera venu le mot pistole. Bien des ordonnances et règlements étaient intervenus pour restreindre dans des bornes étroites la cupidité des concierges des prisons de la Seine, lorsque, par son arrêté du 12 février 1821, M. le préfet de police leur enleva tout à fait la pistole. À compter de cette époque le mobilier appartint à la Préfecture. Les prisonniers, toujours libres de faire venir du dehors les meubles qui pourraient tenir dans leur chambre ou dans la partie de local à eux concédé, purent louer ce mobilier d’après un tarif excessivement modéré. Tout détenu, prévenu ou condamné, qui veut prendre la pistole, obtient immédiatement une chambre ou partie de chambre séparée. L’administration lui fournit gratuitement une couchette ou un lit de sangle, une paillasse, un matelas, une paire de gros draps, une couverture ; il paie par jour, pour chaque matelas (de 30 livres), en sus 3 centimes et demi.
D’où il résulte que la pistole simple revient à 15 cent., par jour, soit 2 fr. 25 cent. par mois. Pas un tapissier ne voudrait l’entreprendre à ce prix, parce que pas un ne pourrait fournir des draps très blancs et très fins tous les vingt jours, et les faire blanchir pour 21 cent. et demi, ce que paie l’administration au dépôt de Saint-Denis. Mais comme ces 15 cent. la constitueraient en perte, si le prévenu ne louait que pour un jour ou deux, il est obligé de prendre la pistole pour dix jours, et les condamnés pour un mois, payé d’avance. Si le prévenu reste moins de dix jours, 60 centimes sur sa consignation restent acquis à la maison. On a calculé qu’un mobilier de double pistole, rapportant à l’administration 111 francs 60 cent., lui coûtait 86 fr. 10 cent., et lui laissait par conséquent 25 fr. 50 cent. de bénéfice net. C’est là un bénéfice modéré et que ne pourrait faire aucun entrepreneur autrement placé.
Autrefois aussi les gardiens des prisons se chargeaient à forfait de la nourriture des prisonniers, ou du moins tenaient la cantine, c’est-à-dire leur vendaient des douceurs. Il y avait à cela de graves inconvénients, car, comme le dit Silvio Pellico : « Les geôliers qui tiennent cabaret ont horreur d’un détenu qui ne boit pas de vin. » L’arrêté de M. le préfet, du 9 mars 1821, a coupé court aux réclamations incessantes et souvent très motivées des détenus. Les vivres de prison et d’infirmerie avaient déjà été mis en adjudication. Il a été nommé dans chaque prison un cantinier aux appointements de 8 à 1 200 fr. Celui-ci achète, sur des bons signés du directeur, les vivres de cantine et autres objets de consommation ; il les achète des adjudicataires qui en ont soumissionné l’entreprise ; il les vend au prix d’un tarif arrêté par le préfet, affiché et connu des détenus, puis il verse chaque jour sa recette entre les mains du greffier. Ce tarif est tellement bas que, si l’administration y gagne quelque chose, ce n’est que parce qu’elle s’approvisionne eu grand et par voie d’adjudication au rabais.
Les concierges ayant cessé d’être gargotiers et loueurs de meubles, ont pu reprendre les sentiments qui conviennent à des fonctionnaires publics, et c’est pour les y rappeler davantage encore qu’un arrêté du 29 décembre 1823 leur a conféré le titre de directeurs.
Nous avons parlé des maladies physiques qui règnent dans les prisons ; il nous reste maintenant à entretenir nos lecteurs des maladies morales, c’est-à-dire, des effets de l’emprisonnement sur le moral de l’homme. Il est bien entendu que nous parlons ici de cette peine exercée en commun, au moins pendant le jour, et non de l’emprisonnement complètement solitaire. L’Esprit Saint a dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul, » et nous sommes singulièrement de son avis ; seulement nous ajouterions volontiers : « Il n’est pas bon que l’homme soit en prison. »
L’esclavage, le fouet, la mutilation, la confiscation, ont disparu de nos Codes aussi bien que de nos mœurs ; l’amende n’atteint que ceux qui la peuvent payer ; l’échafaud se dresse rarement, grâce aux progrès de la raison publique ; l’exposition, rare aussi, ne punit que les moins pervers d’entre ceux qu’elle frappe ; il ne reste bientôt plus entre les mains de la société d’autre moyen répressif que la prison. Certes, nous ne voudrions pas l’en désarmer, et cependant, nous le répétons, il n’est pas bon que l’homme soit en prison, ou, pour rendre plus exactement notre pensée, l’homme n’est pas beau à étudier en prison.
Un des plus forts arguments en faveur de l’immortalité de l’âme se tire de son immense besoin d’exercice, de sa soif insatiable d’occupation et de bonheur ; évidemment les limites du monde sont trop étroites pour cette céleste exilée ; que sera-ce donc des limites d’une prison ? Entre ces murs qui l’enserrent et la pressent, sous cette atmosphère étroite qui pèse si lourdement, l’âme humaine cède, s’affaisse, se réduit aux plus mesquines proportions. Empêchée de tout ce qu’il y aurait encore de noble, de généreux, de grand dans sa nature, elle se livre forcément à tout ce qui s’y trouve d’égoïste, de petit et d’ignoble. L’homme en prison devient curieux, bavard, menteur, jaloux, hypocrite et vantard.
Notez que je ne parle encore ici ni de voleurs, ni d’assassins ; non, je ne parle que des prisonniers en général, ou même que d’un choix de prisonniers. Pour aimer l’homme il ne faut pas trop l’approfondir. Interrogez les malheureux qui ont gémi si longtemps sur le rocher de Cabréra, ou dans la fange des pontons ; peut-être ils se revoient maintenant avec plaisir ; demandez-leur si alors ils s’aimaient, s’ils s’estimaient les uns les autres ? Quelque jugement que vous portiez de leurs opinions, vous n’avez pu vous empêcher d’admirer le courage, l’énergie, la franchise de quelques-uns des prévenus d’avril ; si vous les eussiez suivis au Mont-St-Michel à Clairvaux, les neuf dixièmes vous auraient fait pitié.
L’âge, l’éducation, la position sociale, ne sauvent pas de ces influences délétères de la prison ; on se voyait peu au château de Ham et les repas avaient cessé de s’y prendre en commun. Tenez, il n’y a pas jusqu’à ce noble rocher de Saint-Hélène ! Au milieu de ce dévouement qui honore si fort l’humanité, parcourez les récits qui nous ont été faits et voyez s’il ne s’était pas glissé de petites jalousies, de petites passions, de bien petites choses dans le cœur même de ces généreux courtisans du malheur. Avant que d’aller dans le monde l’homme arrange et polit son âme, comme il arrange et brosse son habit ; et c’est précisément cette toilette de l’âme humaine qui nous la fait paraître moins hideuse. En prison comme en ménage, on se voit trop souvent, trop en déshabillé et de trop près.
Dans sa profonde sagesse, la nature avait motivé l’amour sur la reproduction : elle avait ennobli la reproduction par l’amour. La prison, comme le cloître, a brisé cet ordre admirable ; le désir est resté sans but qu’il pût atteindre ou avouer, il s’est accru par l’oisiveté, par l’ennui, et de là d’étranges amours. Mais la nature ne permet pas qu’on viole impunément ses lois ; le vice infâme dégrade l’âme et abrutit l’intelligence de ceux qui n’ont pas su respecter leur corps. Ayez des yeux pour voir, regardez dans nos prisons et malheureusement hors de nos prisons, regardez bien ; toujours la nature stigmatise à la face ceux dont elle a reçu de dégoûtants outrages.
Encore une fois, l’homme n’a pas été créé pour la prison et presque toujours il s’y livrera à des passions aussi anormales que la position qui les fait naître. Péché d’Onan, crime de Sodome, c’est dans ce dilemme étroit que se trouve presqu’entier le problème des prisons, la détention en commun ou l’isolement. Or, comme à tout prendre, l’abus de soi est moins détestable que la prostitution de soi et des autres, nous vous dirons : Enfermez isolément vos prisonniers pendant la nuit.
Pour ce qui est de l’isolement de jour et de nuit, de l’isolement complet, du système de Philadelphie, nous ne souhaiterions pas que ceux qui l’ont conseillé y eussent été soumis si peu longtemps que ce fût. C’est là une idée de moines, une vengeance de moines, et effectivement c’est un moine, le père Mabillon qui, le premier, a ouvert l’avis d’appliquer aux prisonniers en général ce qu’il avait vu dans les secrets de sa docte abbaye. Il en a été de cette idée, comme de bien d’autres produits indigènes, bons ou mauvais ; nous ne l’avons accueillie que cent cinquante ans plus tard, lorsqu’après avoir parcouru les deux mondes, elle nous est revenue sous pavillon étranger. L’isolement, le silence complets pendant cinq ou dix ans ! mais c’était là tout ce qu’il se pouvait imaginer de plus inhumain, de plus contraire à notre nature ? Mais c’était là du progrès en arrière ! C’était le retour aux cages du Plessis-les-Tours, aux cabanons de la Bastille et de Bicêtre ! Placez-les au premier, parquetez-les, chauffez-les, garnissez-les d’une Bible, si vous le voulez, vos cellules d’emprisonnement solitaire, outre leur illégalité, quant à présent, n’en seront pas moins des cachots, et d’épouvantables cachots.
Il est vrai qu’après nous en avoir rebattu les oreilles pendant dix ans, on s’accorde à reconnaître aujourd’hui que le fameux système n’est pas absolument praticable, qu’à Philadelphie même on a dévié de la règle, que l’expérience a forcé d’y introduire quelques adoucissements. À la bonne heure. Il est seulement à regretter que ces expériences se soient faites sur des existences humaines, sur des âmes humaines, et nous, qui ne nous qualifions pas philanthrope, nous ne nous croyons pas le droit de dire : Experimentum in animâ vili.
Il fallait, disait-on, renfermer solitairement le coupable pendant 5 ou 10 ans, afin que, plié par la réflexion, il rentrât en lui-même ! Et que vouliez-vous qu’il y trouvât, je vous prie ? Que vouliez-vous recueillir dans cette âme où vous n’aviez rien semé ; ni morale, ni religion, ni connaissance du bien, ni horreur du mal ? Sans doute, quelques corps, en se repliant sur eux-mêmes acquièrent une force considérable ; mais il faut qu’ils n’aient pas perdu toute énergie, toute élasticité. Resserrez, repliez de la boue et du plomb, vous n’aurez jamais que du plomb et de la boue. Avec l’éducation qu’ils ont reçue, la plupart de nos prisonniers ne sauraient guère être en plus mauvaise société que lorsqu’ils sont seuls.
Voulez-vous sérieusement améliorer vos prisons dans l’avenir, occupez-vous de vos écoles, multipliez-les, perfectionnez-les, car Fénélon l’a dit : « La jeunesse est la fleur d’une nation ; c’est dans la fleur qu’il faut cultiver le fruit. » En attendant, sachez ne vouloir que des choses possibles avec vos prisonniers tels qu’ils sont. Établissez partout le système des cellules pour la nuit ; que vos détenus n’y entrent qu’invités au sommeil par l’exercice et le travail ; exigez un silence complet dans les cellules et dans les ateliers, ayez des réfectoires, et que, pendant les repas pris en commun, il s’y fasse quelque lecture utile. Mais dans les cours, dans les moments de repos, laissez causer, parce que la conversation avec son semblable est pour l’homme un besoin aussi naturel, aussi impérieux que celui de la nourriture. Peut-être serait-il difficile d’exiger que les détenus s’entretinssent toujours assez haut pour qu’un gardien, se promenant au milieu d’eux, pût les entendre, mais dans tous les cas, il ne devrait jamais être permis de se promener deux à deux.
Dans la plupart de nos prisons le surveillant se tient en dehors de la porte du préau. C’est bien, s’il n’est là à autre fin que d’empêcher les détenus de s’évader ; c’est absurde, s’il doit surveiller leurs mœurs, s’il doit protéger le faible contre le fort. Une ordonnance contresignée Colbert et aujourd’hui encore affichée dans nos bagnes, alloue quinze livres au bourreau par chaque homme brûlé vif, c’est-à-dire par chaque exécution pour crime sans nom ; la même ordonnance fixe le salaire de l’exécuteur pour couper le nez, les oreilles ou percer la langue d’un fer rouge. Cela s’affiche encore, mais ne s’exécute plus. Dans nos prisons, le crime auquel nous faisons allusion est puni d’un mois de cachot, absolument la même peine que pour la moindre insulte envers le moindre gardien.
Le clergé a depuis longtemps perdu de fait dans nos prisons l’influence qu’il y a possédée autrefois et qu’on s’obstine à lui conserver dans la forme.
La place que les ecclésiastiques laissaient vacante, quelques laïcs s’efforcèrent de s’en emparer. L’antiquité avait eu ses philosophes ; le christianisme naissant, ses saints et ses apôtres ; le XVIIIe et le XIXe siècles eurent leurs philanthropes. John Howard, neuf ans prisonnier de guerre en France, y avait vu de près l’horreur de nos cachots. Rendu à la liberté, il consacra le reste de son existence et une honnête fortune à parcourir les prisons de l’Europe entière, cherchant à adoucir le sort de leurs hôtes infortunés. Il renouvela, d’une manière plus authentique, les miracles de charité dont Vincent de Paule avait donné l’exemple, et mérita la statue que ses concitoyens lui élevèrent en 1790, peu de mois après sa mort, à la suite de fièvres gagnées dans la visite des hôpitaux. C’est de ce grand homme qu’il faut dater les premiers essais d’améliorations de prisons et les premiers travaux sur la matière.
Malheureusement il en fut de la philanthropie comme de la philosophie et de la religion ; on en fit métier et marchandise. Howard avait eu une statue après sa mort, ses disciples se posèrent de leur vivant chacun sur son piédestal ; ils se laissèrent décorer, pensionner ; quand l’argent et les honneurs ne leur arrivèrent pas assez vite, ils ne se firent nul scrupule de les solliciter, d’aller au-devant ; enfin, juillet 1830 aidant, ils se campèrent bravement en plein budget de l’État. Ce succès mit le cœur au ventre aux disciples des disciples, au menu fretin de la philanthropie ; les vastes flancs du budget n’avaient pu en recueillir que 10 à 12 ; les plus petits, les plus jeunes, se mirent en apprentissage dans la presse. Dès ce moment, il n’est journal à 80 ou à 40 francs qui n’ait eu son philanthrope, lequel a pris rang entre le premier Paris et le grand industriel, l’homme chemins de fer et sucre indigène de la feuille. Le philanthrope du journal, c’est ce monsieur qui, sans esprit naturel, sans titres, sans grades, sans études antérieures, s’occupe de l’instruction primaire et des salles d’asile, qui tranche la question immense de la suppression des tours, décrit la guillotine, assiste au ferrement et entreprend le transport des condamnés ; c’est encore lui qui, au besoin, décide, contrairement à la Cour de cassation, les questions les plus ardues, les plus neuves de la science du droit, et cela sans que de sa vie il ait ouvert un Code. Que voulez-vous ? c’est de bonne foi qu’il croit en lui-même, la propriété en fait cas, la rédaction en chef l’admire, le feuilleton en a peur, le fait Paris est à genoux, et le sténographe des Chambres déclare que le philanthrope de son journal est un homme d’un immense mérite.
Qu’on ne s’y méprenne pas, cependant, les philanthropes, par dévouement ou par état, n’ont pas été sans utilité pour les prisons ; ils y ont introduit le travail, c’est-à-dire un immense bienfait. Le travail est le lot de l’homme en général, et l’on ne conçoit pas à quel titre les condamnés prétendraient s’y soustraire. Encore quelque temps, et les frais de la prison seront couverts par l’industrie des prisonniers. En effet, puisque le travail de l’homme libre suffit pour le faire vivre, lui, sa femme et ses enfants, pourquoi ne suffirait-il pas pour le faire vivre seul dans la prison, où il n’y a ni lundis, ni grèves, ni jours de chômage ?
L’état possède éminemment trois choses nécessaires à la fabrique : des bras, des capitaux et des débouchés. Il a dans ses prisons des milliers de producteurs valides, le budget lui fournit ses avances et son fond de roulement ; il peut enfin se servir de consommateur à lui-même. Qui l’empêche de confectionner dans ses prisons, d’abord tout le matériel de ces mêmes prisons, celui des hospices et une partie notable de l’habillement et de l’équipement de son armée et de sa marine ? Qui l’en empêche ? la loi qui lui est faite de mettre en adjudication toutes ses fournitures. Et qui a nécessité cette loi ? l’immortalité de l’administration : elle est donc punie par où elle a péché et parce qu’elle a fait le mal autrefois, elle se trouve aujourd’hui entravée dans son désir de faire le bien. Qui ne connaît les vices du système d’adjudications au rabais ? Celui qui les veut obtenir donne une prime à ses concurrents, ou partage avec eux ses bénéfices. Dans l’espèce, les travaux exécutés dans nos prisons n’apprennent pas aux détenus un état qu’ils puissent exercer utilement à leur sortie, et les salaires sont trop insignifiants pour leur inspirer le goût et l’amour du travail. Au moyen de ce bas prix des salaires les entrepreneurs de travaux dans les prisons font une concurrence inégale aux fabricants qui occupent des ouvriers libres, et les contribuables se plaignent qu’une mesure qui aurait dû diminuer l’impôt ait eu pour premier résultat de les mettre dans l’impossibilité de le payer.
À côté de ce bien, dont nous ne cherchons pas à dissimuler l’importance, les philanthropes ont fait un mal d’une portée plus grande encore ; ils ont détourné l’attention du public et de l’administration de ce qui aurait dû l’absorber d’abord, pour la reporter sur ce dont elle n’aurait dû s’occuper qu’en dernier lieu.
Je conçois parfaitement qu’on s’enquière des souffrances du supplicié, du forçat, du réclusionnaire ; mais le bon sens ne disait-il pas qu’il se fallait occuper auparavant de la position du simple condamné correctionnellement, de celle du prévenu, et surtout de celui qui n’est encore qu’inculpé ? Arrivé à trente ou quarante ans, l’homme d’expérience et d’éducation peut à peu près jurer qu’il ne sera jamais condamné aux travaux forcés ou à la réclusion ; qui peut répondre qu’il ne sera jamais poursuivi, même correctionnellement, qu’il ne sera jamais inculpé !
Les philanthropes, cherchant l’effet et le drame, se sont d’abord jetés sur ce qu’il y avait de plus dramatique, sur l’échafaud, les bagnes et les maisons centrales ; le public les a suivis avidement dans cette carrière nouvelle d’émotions, l’administration elle-même s’est laissé entraîner au torrent ; les réformes ont eu lieu précisément au rebours de ce que demandaient l’humanité, la justice et le bon sens ; d’où il suit que les prisonniers sont mieux aujourd’hui au bagne que dans la maison centrale, dans la maison centrale qu’à la Conciergerie, à la Conciergerie qu’à la Force, et partout mieux qu’au grand Dépôt de la Préfecture de police. Ce qu’à tort on disait déjà, au quinzième siècle, de la prison en général : Carcer ad continendos homines non ad puniendos haberi debet, est surtout vrai du Dépôt. Une circulaire de M. de Montalivet père prescrivait aux préfets (1808) de s’occuper avant tout du sort des prévenus en état de Dépôt. La loi avait défini cette position, où le citoyen le plus honnête peut se trouver fortuitement, une simple garde à vue. M. Dupin l’appelait une mise en fourrière de l’humanité, puis il ajoutait : Le dépôt, par son nom même, doit rendre le détenu tel qu’il y est entré ; et plus bas : Ceux des prisonniers qui ne sont qu’inculpés devraient avoir le meilleur air, le meilleur pain, le meilleur gite et le moins de gênes de toute espèce.
Ces principes sont tellement simples, tellement évidents, qu’on éprouve quelque honte à y insister. Voyons maintenant l’application. Les art. 9 et 10 de la constitution de 93 portaient que, si un citoyen était accusé d’un crime ou d’un délit, il recevrait d’abord un avis imprimé de se rendre chez un commissaire de police, puis, à défaut de comparution, une injonction devait lui être faite, et s’il refusait d’y obtempérer, alors seulement un mandat d’amener pourrait être lancé contre lui. Certes voilà un magnifique respect de la liberté individuelle, et cela en 93, où l’on en faisait si bon marché ! Eh bien, il s’est trouvé un philanthrope en 1819 pour réclamer l’exécution de ce qu’il appelait ces garanties ; l’opposition en 1819 et quelque temps encore après se permettait d’étranges naïvetés.
Chaque jour, chaque nuit, les agents amènent de tous les coins de Paris à la Préfecture, les individus inculpés de crime ou de délit, ceux qui, par leur état d’ivresse ou d’aliénation mentale ne pourraient continuer à circuler sans danger pour les autres et pour eux-mêmes ; les malheureux qui tombent d’inanition sur la voie publique, et aussi un grand nombre de filles publiques pour délits relatifs à leur profession. Aux termes de la loi, nul ne devrait être privé de sa liberté vingt-quatre heures sans être entendu par un magistrat. Les choses ne se passent pas tout à fait ainsi ; les affaires sont nombreuses, et il n’est pas rare qu’un inculpé reste quatre et même cinq jours au Dépôt sans être interrogé ou sans subir autre chose qu’un interrogatoire insuffisant et seulement pour la forme.
Autrefois, pour recueillir cette écume quotidienne de la grande ville, il n’y avait qu’une seule salle dans le fond de la dernière cour de la Préfecture, à l’endroit où la garde municipale a maintenant ses écuries. Le public s’est entêté à appeler ce dépôt commun Salle Saint-Martin ; tandis que la salle Saint-Martin, composée de sept chambres, de un à trois lits chacune, était, au contraire, la localité destinée aux privilégiés, à ceux qui pouvaient payer la pistole. La civilisation faisant quelque progrès, on a séparé d’abord les sexes, puis les âges, en attendant qu’on puisse isoler les détenus d’après les différents genres d’inculpations.
Un arrêté du 29 avril 1828 a constitué, sous le nom de Grand Dépôt de la Préfecture de police