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Si l'on connaît la passion célèbre de Maupassant ou de Baudelaire pour Poe, Jules Verne nous livre, à son tour, avec cette biographie d'Edgar Poe, un discret hommage à un auteur qu'il appréciait par dessus tout. Un livre incontournable à qui veut comprendre l'essence de l'oeuvre de Verne, et à placer avec les biographies de Maupassant et Baudelaire. Edgar Allan Poe, né le 19 janvier 1809 à Boston et mort le 7 octobre 1849 à Baltimore, est un poète, romancier, nouvelliste, critique littéraire, dramaturge et éditeur américain, ainsi que l'une des principales figures du romantisme américain. Connu surtout pour ses contes -- genre dont la brièveté lui permet de mettre en valeur sa théorie de l'effet, suivant laquelle tous les éléments du texte doivent concourir à la réalisation d'un effet unique -- il a donné à la nouvelle ses lettres de noblesse et est considéré comme l'inventeur du roman policier. Nombre de ses récits préfigurent les genres de la science-fiction et du fantastique. Extrait :
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Seitenzahl: 65
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Voici, mes chers lecteurs, un romancier américain de haute réputation ; vous connaissez son nom, beaucoup sans doute, mais peu ses ouvrages. Permettez-moi donc de vous raconter l'homme et son œuvre ; ils occupent tous les deux une place importante dans l'histoire de l'imagination, car Poë a créé un genre à part, ne procédant que de lui-même, et dont il me paraît avoir emporté le secret ; on peut le dire chef de l'Ecole de l'étrange ; il a reculé les limites de l'impossible ; il aura des imitateurs. Ceux-ci tenteront d'aller au-delà, d'exagérer sa manière ; mais plus d'un croira le surpasser, qui ne l'égalera même pas.
Je vous dirai tout d'abord qu'un critique français, M. Charles Baudelaire, a écrit, en tête de sa traduction des œuvres d'Edgard Poë, une préface non moins étrange que l'ouvrage lui-même. Peut-être cette préface exigerait-elle à son tour quelques commentaires explicatifs. Quoi qu'il en soit, on en a parlé dans le monde des lettres ; on l'a remarquée, et avec raison : M. Charles Baudelaire était digne d'expliquer l'auteur américain à sa façon, et je ne souhaiterais pas à l'auteur français d'autre commentateur de ses œuvres présentes et futures qu'un nouvel Edgard Poë. A charge de revanche ; ils sont tous deux faits pour se comprendre. D'ailleurs, la traduction de M. Baudelaire est excellente, et je lui emprunterai les passages cités dans ce présent article.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Je ne tenterai pas de vous expliquer l'inexplicable, l'insaisissable, l'impossible produit d'une imagination que Poë portait parfois jusqu'au délire ; mais nous suivrons celui-ci pas à pas ; je vous raconterai ses plus curieuses nouvelles, avec force citations ; je vous montrerai comment il procède, et à quel endroit sensible de l'humanité il frappe, pour en tirer ses plus étranges effets.
Edgard Poë naquit en 1813 à Baltimore, en pleine Amérique, au milieu de la nation la plus positive du monde. Sa famille, depuis longtemps haut placée, dégénéra singulièrement en arrivant jusqu'à lui ; si son grand-père s'illustra dans la guerre de l'indépendance en qualité de quartier-maître général auprès de La Fayette, son père mourut, misérable comédien, dans le plus complet dénuement.
Un monsieur Allan, négociant à Baltimore, adopta le jeune Edgard, et le fit voyager en Angleterre, en Irlande, en Ecosse ; Edgard Poë ne sembla pas avoir visité Paris, dont il décrit inexactement certaines rues dans l'une de ses Nouvelles.
Revenu à Richmond en 1822, il continua son éducation ; il montra de singulières aptitudes en physique et en mathématiques. Sa conduite dissipée le fit chasser de l'Université de Charlottesville, et même de sa famille adoptive ; il partit alors pour la Grèce, au moment de cette guerre qui ne paraît avoir été faite que pour la plus grande gloire de lord Byron. Nous remarquerons en passant que Poë était un remarquable nageur, comme le poète anglais, sans vouloir tirer aucune déduction de ce rapprochement.
Edgard Poë passa de Grèce en Russie, arriva jusqu'à Saint-Pétersbourg, fut compromis dans certaines affaires dont nous ne connaissons pas le secret, et revint en Amérique, où il entra dans une Ecole militaire. Son tempérament indisciplinable l'en fit bientôt expulser ; il goûta de la misère alors, de la misère américaine, la plus effroyable de toutes ; on le voit se livrer, pour vivre, à des travaux littéraires ; il gagne heureusement deux prix fondés par une Revue pour le meilleur conte et le meilleur poème, et devient enfin directeur du Southern litterary Messenger. Le journal prospère, grâce à lui ; une sorte d'aisance factice en résulte pour le romancier, qui épouse Virginia Clemm, sa cousine.
Deux ans après, il se brouillait avec le propriétaire de son journal ; il faut dire que le malheureux Poë demandait souvent à l'ivresse de l'eau-de-vie ses plus étranges inspirations ; sa santé s'altérait peu à peu ; passons vite sur ces moments de misère, de luttes, de succès, de désespoir, du romancier soutenu par sa pauvre femme et surtout par sa belle-mère, qui l'aima comme un fils jusqu'au-delà du tombeau, et disons qu'à la suite d'une longue séance dans une taverne de Baltimore, le 6 octobre 1849, un corps fut trouvé sur la voie publique, le corps d'Edgard Poë ; le malheureux respirait encore ; il fut transporté à l'hôpital ; le delirium tremens le prit, et il mourut le lendemain, à peine âgé de trente-six ans.
Voici la vie de l'homme, voyons l'œuvre maintenant ; je laisserai de côté le journaliste, le philosophe, le critique, pour m'attacher au romancier ; c'est dans la nouvelle, c'est dans l'histoire, c'est dans le roman, en effet, qu'éclate toute l'étrangeté du génie d'Edgard Poë.
On a pu quelquefois le comparer à deux auteurs, l'un anglais, Anne Radcliff, l'autre allemand, Hoffmann ; mais Anne Radcliff a exploité le genre terrible, qui s'explique toujours par des causes naturelles ; Hoffmann a fait du fantastique pur, que nulle raison physique ne peut accorder ; il n'en était pas ainsi de Poë ; ses personnages peuvent exister à la rigueur ; ils sont éminemment humains, doués toutefois d'une sensibilité surexcitée, supra nerveuse, individus d'exception, galvanisés pour ainsi dire, comme seraient des gens auxquels on ferait respirer un air plus chargé d'oxygène, et dont la vie ne serait qu'une active combustion. S'ils ne sont pas fous, les personnages de Poë doivent évidemment le devenir pour avoir abusé de leur cerveau, comme d'autres abusent des liqueurs fortes ; ils poussent à leur dernière limite l'esprit de réflexion et de déduction ; ce sont les plus terribles analystes que je connaisse, et, partant d'un fait insignifiant, ils arrivent à la vérité absolue.
J'essaye de les définir, de les peindre, de les délimiter, et je n'y parviens guère, car ils échappent au pinceau, au compas, à la définition ; il vaut mieux, chers lecteurs, les montrer dans l'exercice de leurs fonctions presque surhumaines. C'est ce que je vais faire.
Des œuvres d'Edgard Poë, nous possédons deux volumes d'Histoires extraordinaires, traduites par M. Charles Baudelaire ; les Contes inédits, traduits par William Hughes, et un roman intitulé : Aventures d'Arthur Gordon Pym. Je vais faire dans ces divers recueils le choix le plus propre à vous intéresser, et j'y parviendrai sans peine, puisque je laisserai la plupart du temps Poë parler lui-même. Veuillez donc l'écouter de confiance.
J'ai à vous offrir d'abord trois nouvelles dans lesquelles l'esprit d'analyse et de déduction atteint les dernières limites de l'intelligence. Il s'agit du Double assassinat dans la rue Morgue, de la Lettre volée, et du Scarabée d'or.
Voici la première de ces trois histoires, et comment Edgard Poë prépare le lecteur à cet étrange récit :
Après de curieuses observations, par lesquelles il prouve que l'homme vraiment imaginatif n'est jamais autre chose qu'un analyste, il met en scène un ami à lui, Auguste Dupin, avec lequel il demeurait à Paris dans une partie reculée et solitaire du faubourg Saint-Germain.