Rafa - Raphaël Chiron - E-Book

Rafa E-Book

Raphael Chiron

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Beschreibung

Comme nombre de ses amis, Rafael rêve de faire du football son métier. Être footballeur professionnel, c’est trop la classe. C’est l’assurance d’un paquet de fric, d’une belle baraque, d’une belle copine, les strasses et paillettes… Bref, la belle vie ! Même si le chemin pour y parvenir est long et semé d’embûches, quelque chose au plus profond de Rafa le pousse à y croire… Aura-t-il le talent suffisant pour atteindre son but ?


À PROPOS DE L'AUTEUR


Footeux dans l’âme – pas celui de la télé, mais celui qui consiste à courir sur un vrai terrain avec de vrais gens –, Raphaël Chiron s’est inspiré de sa passion pour imaginer les aventures de Rafa au Brésil, la terre du football.

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Seitenzahl: 224

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Raphaël Chiron

Rafa

À l’école de la rue

Roman

© Lys Bleu Éditions – Raphaël Chiron

ISBN : 979-10-377-9069-9

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122- 5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122- 4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335- 2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Le football, ce n’est pas une question de vie ou de mort. C’est bien plus que cela.

Bill Shankly

À tous les amoureux du football, mais aussi à tous les autres qui, quel que soit leur âge, continuent de croire que la vie n’est finalement rien d’autre qu’un jeu. Un jeu que certains cherchent malheureusement à déguiser par tous les moyens en quelque chose de grave et de tragique. Qu’ils essayent pour voir !

Rafael était un enfant ayant grandi dans la Rocinha, une des plus grandes favelas brésiliennes. Construite sur une petite colline surplombant les quartiers résidentiels de Rio de Janeiro, elle était représentative d’un espace de liberté où la vie n’avait aucune restriction, où elle était partout, grouillante, bordélique, débordante…

Telle une fourmilière, jour comme nuit, la Rocinha ne s’endormait jamais vraiment.

Comme un éternel refrain sans fin, de jour comme de nuit, des chiens tournaient en rond dans l’espoir d’attraper leur queue, des poules déambulaient un peu partout dans les rues dans l’attente de se faire égorger, des femmes discutaient de tout, l’air de rien, des hommes se saoulaient au troquet du coin en se remémorant les exploits de leur équipe de foot préférée.

Et au milieu de tous ces figurants de seconde zone, roulant du matin au soir, poussé par des enfants de tout âge, l’acteur principal des lieux avait la particularité de n’être fait ni de chair, ni de sang, mais plutôt de plastique, ou au mieux, de cuir.

Un objet rond avec lequel, le temps d’un match de football improvisé, les favelados jouaient jusqu’à souvent ne plus en pouvoir.

Sur le terrain poussiéreux de la Rocinha, chaque match qui se jouait était une sorte de tragi-comédie où la défaite sonnait comme une humiliation.

Quels qu’en soient les sacrifices et le prix à payer, seule la victoire méritait que l’on s’intéresse à elle, car du perdant tout le monde s’en moquait. Il faut dire aussi que ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire, jamais les autres. La vie est ainsi faite !

Le football est pour les enfants de toutes les favelas du monde, un moyen de se sentir vivant, important, essentiel au monde qui les entoure : un monde qui du haut de son lot de problèmes et d’injustices les dépasse au-delà des limites de l’imaginable.

Ils partagent, pour une majorité d’entre eux, l’espoir de vivre un jour de leur passion en sachant très bien que leur chance d’y arriver est infime. Le talent ne fait pas tout. Celui qui vous dit le contraire est un menteur.

Comme beaucoup de ses amis, Rafael espérait faire du football son métier. Il faut dire aussi qu’être footballeur professionnel, c’est trop la classe.

Si on y arrive, c’est l’assurance d’un paquet de fric, d’une belle baraque, d’une belle copine… Bref, la belle vie quoi.

Aurait-il le talent suffisant pour réaliser son rêve ?

Ce n’était pas sûr, mais quelque chose au plus profond de lui le poussait à y croire et c’était bien ainsi.

1

Des débuts prometteurs

Rafa n’aimait pas jouer dans les cages.

Pour lui, être goal, c’était la pire des punitions. Dans les buts, il se sentait prisonnier, comme un condamné de sa cellule.

Ses amis l’obligèrent pourtant ce jour-là à enfiler les gants (c’était à croire qu’aucun d’entre eux n’y connaissait rien en football).

S’il avait été un grand sorcier, il leur aurait jeté un sort, mais n’étant ni grand ni sorcier, il se contenta d’y penser et de sourire à cette idée.

Les buts se mirent rapidement à pleuvoir.

Il s’agissait même, pour être honnête, d’un véritable déluge.

Chaque fois qu’un attaquant adverse se présentait devant lui, et cela arrivait souvent, Rafael multipliait les plongeons… pour éviter à tout prix la balle qui faisait un mal de chien.

Dans cet exercice d’esquive, il démontrait un certain talent, il fallait bien l’admettre.

Cela à tel point qu’il ne fut pas long avant que l’un de ses coéquipiers lui attribue le surnom de « petite passoire ».

Quand le score fut de 4 à 0, Pépé, un môme aux portes de l’adolescence, insista auprès de son équipe pour qu’on le change de poste.

Le fait qu’il se prenne un but par Gerardo, un petit maigrichon qui faisait de l’asthme et qui, du fait d’avoir une jambe plus courte que l’autre, boitait comme un canard avait été la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase.

Pour son âge, le physique de Pépé était impressionnant. C’était un athlète puissant à la charpente aérodynamique qui avait le haut du corps véritablement très musclé.

Peu de temps après qu’il eut ouvert la bouche, Rafael le regarda droit dans les yeux et constata alors qu’ils étaient profondément enfoncés dans leurs orbites et rougis par l’effort.

Il se racla la gorge, cracha un énorme mollard entre ses pieds et dit dans la foulée à son équipe :

— Oh, les gars, on pourrait pour une fois essayer de faire jouer Rafa en attaque. Il ne pourra de toute façon pas être plus nul que comme goal !

Pour Rafael, cette phrase avait eu quelque chose de christique et il se mit à regarder tout à coup Pépé comme s’il avait été une espèce de messie.

— Arrête la fumette mec, tu délires, lâcha Silvio, un grand mince à lunettes qui avait la particularité de se frotter le nez à la fin de chacune de ses phrases.

En guise de réponse, Pépé lança un petit clin d’œil à Rafa, ce qui eut le don de le rassurer un peu quant à son sort.

Les avis étaient partagés, chacun des petits footballeurs donnait son avis.

La valse des arguments fallacieux et des contre-arguments non moins orientés allait bon train tandis que Rafael attendait silencieusement la sentence.

Et puis, au bout de quelques minutes qui lui parurent interminables, il laissa finalement sa place dans les buts au grand Léo. Un môme guère plus épais qu’un fil de fer avec des bras qui étaient à eux seuls plus grands que des géants, et tout le reste en proportion.

Étant donné l’heure déjà tardive, les deux équipes décidèrent d’un commun accord de mettre en pratique la règle du but en or : le premier qui marquait gagnait la partie (ce qui était en soi une bonne nouvelle, car remonter quatre buts n’était pas l’affaire de cinq minutes).

Son état était tout à coup devenu celui d’un astronaute sur le point de découvrir une nouvelle planète.

Tout son corps vibrait d’impatience à l’idée de faire danser ses pieds au rythme du jeu et il se sentait à présent la force de déplacer des montagnes.

Mais malheureusement pour lui, ce ne fut là qu’un vain sentiment, car à l’instant de toucher son premier ballon, ses jambes se retrouvèrent sans énergie, liquéfiées en une espèce de pâte molle. Cela lui fit l’effet qu’elles allaient s’écrouler, comme une mauvaise fondation.

Et le pire arriva lorsque Lucas, un petit gros d’une dizaine d’années, lui subtilisa le ballon dans les pieds. Un léger coup d’épaule de sa part avait suffi pour le faire valser dans les airs.

Il invectiva aussitôt après le monde entier d’une telle injustice, mais, comme ses camarades de jeu, le monde avait, semble-t-il, autre chose à faire que de s’apitoyer sur son sort. D’autant que lors de la première audience, le jury populaire lui avait offert une issue favorable (la justice est aveugle, paraît-il).

Au final, Rafael se sentit profondément blessé dans son orgueil. Et l’humiliation se mit à planer au-dessus de sa tête comme un oiseau de mauvais augure.

La certitude de son inutilité, réelle et indiscutable cherchait à s’insinuer en lui, à l’envahir.

Il la chassa avec le sang-froid du désespoir, posa un genou au sol, et fixa son regard sur l’horizon. Là-bas où ressortaient vaguement dans l’épaisse poussière les délimitations du but adverse (deux grands poteaux de bois d’aspect miteux).

Il contempla ainsi ce lointain objectif un moment sans bouger avant que sa soif de vaincre ne le pousse finalement à se relever.

Marquer était un sentiment génial, un sentiment de liberté intense. Peu importe la façon, du pied, de la tête, du nez, des fesses, il voulait mettre ce ballon au fond des cages. Et il en faudrait plus que le coup d’épaule d’un petit grassouillet pour l’en empêcher, définitivement. En un rien de temps, ses jambes retrouvèrent leur élasticité, et ses pieds devinrent légers comme des plumes.

Il se remit à courir tout en gardant un œil sur Guilherme qui longeait à ce moment-là, balle aux pieds, la ligne de touche avec une habileté telle qu’on aurait dit un funambule sur son fil.

Son corps flirtait avec les lois de la physique, oscillant de manière incroyable entre l’équilibre et la chute. La balle lui collait tellement aux pieds qu’on aurait dit que, d’une certaine façon, elle faisait partie de son corps.

Le petit gaucher termina finalement sa course par un centre dans une sorte de déséquilibre esthétique. L’objet en plastique arriva ensuite comme par magie droit sur Rafael. D’une certaine façon, la passe était parfaite et il aurait été idiot de ne rien tenter.

Il s’élança donc au-dessus d’une foule de joueurs et retomba dans la seconde qui suivit si violemment sur le dos qu’il en eut le souffle coupé.

Mais cette désagréable sensation ne fut rien en comparaison de la joie qui le traversa au moment où le contact entre le ballon et son pied se fit.

Une joue plaquée contre le sol, dans un silence de cathédrale, il observa la petite boule blanche cheminer dans les airs.

Elle ne lui sembla alors pas avancer vraiment et ce n’est véritablement qu’à l’instant où elle se mit à rebondir sur le sol que le temps lui sembla retrouver sa cadence normale. C’était comme si quelqu’un avait d’un seul coup réenclenché le mode Play d’un magnétoscope.

Les dés étaient jetés et il ne restait désormais plus qu’à voir ce que le sort lui réservait.

Au final, Tom qui était alors dans les buts eut beau plonger de tout son long, il ne toucha même pas la balle.

Et comme l’ensemble de ses coéquipiers, il constata les dégâts de ce tir, impuissant. C’était le but de la victoire et il n’y avait là aucune contestation possible.

Au moment où Rafa voulut se relever, il ne put s’y résoudre. Et pour cause, ses coéquipiers étaient venus lui sauter dessus comme un seul homme aussitôt après que le ballon eut franchi la ligne.

Sous l’effet de la mêlée, il crut étouffer mille fois, mais une partie de son cerveau pensa que c’était sans doute là le privilège d’une belle mort. Il ne se débattit pas, serra les dents et supporta la douleur… en héros.

Ce que ne savaient pas ses amis et qu’il se garderait naturellement bien de leur dire, c’était qu’il avait glissé et que mettre la tête avait été sa première idée.

Le talent tient parfois à peu de choses !

Plus tard

(À quelques minutes près)

2

Numéro 13

Le jour se levait paresseusement sur la Rocinha, mais le soleil inondait déjà de ses puissants rayons une favela encore largement endormie.

Il n’était pas huit heures et il faisait déjà chaud d’une chaleur sachant vous plomber l’envie de faire quoi que ce soit.

Mais rien faire n’était pas du goût de Rafael.

En l’espace d’à peine cinq minutes, il se leva de son lit, se dirigea vers la salle de bain, s’y lava énergiquement les dents, enfila un short à peu près propre, un t-shirt pas tout à fait sale, prit son petit déjeuner, laça ses baskets poussiéreuses d’un double nœud solide et sortit dans la rue.

À l’exception de quelques oiseaux planant paresseusement et de quelques chiens ayant l’air endormis, aucun être vivant n’était visible à l’horizon.

Rafa décida de se rendre chez son pote Manolo.

Un ami avec lequel il ne ressentait pas le besoin de parler pour se sentir bien.

Quatorze ans, grand, plutôt mince, mais avec néanmoins un petit bide de femme enceinte, un nez fin, de beaux yeux verts et de longs cheveux frisés la plupart du temps coiffés par un large bandeau qui lui cachait les oreilles. En quelques lignes, c’était ça Manolo.

La température montait à vue d’œil et Rafael arpentait la Rocinha à grands pas, le regard affûté, serein. Il aimait marcher tôt le matin dans les rues, car il les trouvait calmes et remplies de mystères.

Ses pieds se posaient en rythme sur l’asphalte et son talon branlant claquait comme un vieux volet dans une maison abandonnée.

À chaque pas qu’il faisait, la semelle de sa chaussure droite se décollait un peu plus. Il était certain qu’il ne tarderait pas à la perdre comme une peau morte et l’idée le déprima quelque peu. Depuis le temps qu’il les portait, c’était un peu comme si ces godasses faisaient partie de lui. Mais il avait beau les adorer, il fallait désormais bien admettre qu’elles étaient bonnes à jeter à la poubelle.

À part le bruit du moteur d’une mobylette qui s’engagea dans le petit chemin de terre bordé de détritus qu’il traversait, il régnait un grand silence.

Le premier être vivant à croiser sa route fut une petite poule toute déplumée.

Il lança un petit caillou en sa direction et il s’en fallut de peu pour que son shoot fasse mouche. Le morceau d’asphalte frôla la crête de la poulette qui se mit alors à caqueter, battre des ailes et à courir partout.

Elle disparut peu de temps après dans une sombre ruelle où était assis à ce moment-là un vieil homme.

D’étonnement, Rafael sursauta quelque peu au moment de l’apercevoir. Il avait l’impression de se retrouver face à une sorte d’épouvantail. C’était un sentiment étrange.

Une petite coupelle métallique était posée à ses pieds et, apposée contre ses genoux, il y avait une pancarte en carton où étaient écrits les mots : Soyez généreux, Dieu vous le rendra.

Même si la plupart des Cariocas croyaient dur comme fer à l’existence du divin magicien, ils ne donnaient souvent rien aux mendiants tels que lui. En vérité, ce n’est pas qu’ils n’avaient pas confiance en la sainte promesse, mais, Dieu ou pas, le peu qu’ils avaient, ils préféraient se le garder. Comme eux, Rafael avait d’abord voulu y croire avant de finalement se faire envahir par le doute. Il s’était couché un soir en bon croyant et au réveil… POUF, plus rien !

Dieu avait déserté son cœur et sans qu’il ne sache réellement se l’expliquer, croire en lui était d’un seul coup devenu une affaire suffisante pour qu’il choisisse de ne plus préjuger de quelque chose qui n’existait pas de façon certaine.

Dieu croyait-il en lui ? Là était la vraie question.

Au moment où il croisa son regard, Rafael s’arrêta net de marcher et le contempla, en silence, avec respect.

Le clochard le regarda quant à lui d’abord avec une certaine indifférence. Et puis, il sortit de son sac à dos une espèce de toute petite trompette et souffla dans son embouchure dans la seconde qui suivit.

La mélodie qu’il se mit à jouer n’était pas jolie en soi, mais l’instrument dégageait un son qui avait quelque chose d’apaisant.

Cela à tel point que Rafa eut soudain le sentiment de pouvoir rester là, à l’écouter jouer durant des heures. Mais il ne joua bien sûr pas aussi longtemps. Cinq minutes, peut-être, au grand maximum.

Aussitôt après qu’il eut joué sa dernière note, il bourra un peu de tabac dans le fourreau de sa pipe, craqua une allumette, l’alluma et aspira une grande bouffée. Une épaisse fumée sortit instantanément de ses naseaux et aussi un peu de sa bouche.

Et puis, il y eut soudain dans son regard une forme de tristesse qui mit Rafael mal à l’aise.

Il aurait aimé pouvoir l’aider d’une quelconque manière sauf qu’il ne savait pas comment, car à part un bonbon mou qui cohabitait depuis plusieurs semaines avec une des poches de son short, il ne lui sembla rien avoir à lui offrir d’un tant soit peu charitable.

Tous les deux restèrent muets, à se regarder comme des chiens de faïence durant de longues secondes avant que Rafa ne donne finalement l’ordre à ses jambes de s’activer.

Dix minutes plus tard, il arriva à bon port.

Il fut heureux de retrouver son ami qui était alors vêtu de son pyjama à rayures, affaissé sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, à tirer sur son coutumier petit joint du matin.

Pour Manolo, fumer de l’herbe n’était pas plus une habitude qu’un réflexe devenu quotidien. La fumette était chez lui un moyen de fuir une réalité qui, à bien des égards, lui faisait mal.

Il faut dire aussi que la vie ne l’avait pas épargné. Lui et son grand frère Ricardo avaient perdu leur mère très tôt d’une maladie à la con, du genre cancer, et leur père les avait laissés tomber peu de temps après pour rejoindre une autre femme.

Depuis ce jour-là, les deux frangins vivaient seuls dans cette petite maison. Un abri de fortune fait de tôle dans lequel Manolo creusait jour après jour son terrier dans le squelette du temps pour répondre aux questions : Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? en roulant joint sur joint, sans jamais trouver de réponse en capacité de le satisfaire.

Il lui arrivait parfois de venir en classe, mais cela était devenu quelque chose de rare depuis le jour où il avait appris à lire.

Son éducation, il s’en chargeait. Quand il venait, c’était surtout pour voir les copains et aussi un peu le prof, pour qui il avait le plus profond des respects.

Manolo convia rapidement son ami à venir s’asseoir dans sa chambre et Rafael accepta l’invitation sans hésiter. Sous ce début de canicule naissant, un peu d’ombre n’était pas de refus.

Les deux amis bavardèrent un moment puis le silence reprit ses droits et on entendit les mouches voler.

Confortablement installé sur le lit de son pote, Rafa se mit à l’observer en train de se rouler un nouveau spliff : ses gestes étaient précis, rapides, limite instinctifs. Il lui fut difficile de ne pas être admiratif devant autant d’application, autant de maîtrise.

Au moment où il l’alluma, le foyer s’embrasa comme une torche et il souffla immédiatement dessus afin de calmer les flammes. Il avait l’habitude que la chose se produise, cela se voyait.

La combustion de la substance narcotique embauma rapidement la pièce de son enivrant parfum et Rafa sentit progressivement sa cervelle devenir la proie d’étranges hallucinations.

Cela à tel point que les murs lui semblèrent peu à peu devenir vivants. Il commençait même à les voir bouger, se déformer, se resserrer autour de lui.

Anesthésié par les vapeurs de marijuana, il lui fallut pourtant plusieurs longues minutes avant qu’il ne se décide à se lever de ce matelas qui était pour ainsi dire presque aussi mou que du beurre.

Aussitôt qu’il passa la tête à la fenêtre, son cerveau se remit à fonctionner pour ainsi dire normalement.

L’ambiance de la rue faisait penser à celle d’un film de western. Elle était silencieuse et, à part un dealer qui était en train d’attendre sur le trottoir d’en face ses premiers clients, il n’y avait pour ainsi dire pas un chat.

Au moment de croiser son regard, Rafael ressentit un léger frisson lui parcourir le dos. Le garçon avait une sale trogne, de celle qu’il ne fait pas bon croiser à la tombée de la nuit.

Il le vit soudain devenir nerveux et en scrutant l’horizon, il comprit pourquoi : du haut de sa colline, le guetteur avait lâché son cerf-volant. C’était le code pour dire que la police n’était pas loin et qu’il était temps pour lui de disparaître.

Au final, il s’évapora du décor quelques secondes avant que n’apparaisse la voiture de patrouille, une vieille Volkswagen qui faisait un tel boucan que c’était à se demander comment le moteur faisait pour ne pas exploser.

La petite bagnole qui ressemblait plus à une grosse boîte de conserve sur roulettes qu’à une voiture à proprement parler, passa devant chez Manolo à petite vitesse, comme au ralenti.

Le policier qui était assis sur le siège du passager lança un regard sévère à Rafael. Mais celui-ci n’avait en soi rien de très effrayant et il lui fut difficile de ne pas sourire au moment de le voir froncer les sourcils.

Chez cet homme, ce qui le marqua surtout, c’était cette espèce de grosse pomme de terre difforme située au milieu du visage qui lui faisait office de nez.

Depuis quand Rafa était-il arrivé dans cette chambre aux allures de joyeux bordel ?

Des minutes, des heures, une vie ?

Il ne le savait pas vraiment étant donné que sa notion du temps avait fondu comme un bonhomme de neige au dégel.

D’une voix nourrie d’aucun enthousiasme, il proposa à son ami d’aller faire un tour.

En guise de réponse, Manolo se leva de sa chaise et se dirigea vers les toilettes.

Puis, au moment de tourner la poignée des w-c, il se retourna, esquissa un petit rictus et dit :

— Désolé, mais sur ce coup-là, tu m’oublies mon copain ! Il va faire bien trop chaud pour que je mette ne serait-ce qu’un orteil dehors aujourd’hui.

Rafael leva les épaules, poussa un soupir d’exaspération et lâcha :

— Arrête de te faire désirer mec, c’est pénible, il s’interrompit un instant avant d’ajouter, vu le temps qu’il fait, je suis sûr que ta Paola chérie sera à se balader dans le quartier.

Le petit rasta qui avait fermé la porte des toilettes derrière lui, la rouvrit soudain, passa sa ronde frimousse dans l’entrebâillement, afficha un grand sourire et dit :

— Le temps de faire ma petite affaire, de me changer et j’arrive !

Pour faire sortir cet animal de son terrier, c’était simple, il suffisait d’énoncer les trois syllabes du prénom de cette fille.

À chaque fois qu’il voyait la donzelle en question, un immense bonheur viscéral montait en lui, c’était plus fort que lui.

Cela faisait maintenant des plombes que Manolo était assis sur le trône. Et c’était même à se demander s’il allait refaire surface un jour.

Alors que Rafael commençait à s’assoupir, une mouche se posa sur son épaule. Cela eut pour effet de le sortir définitivement de son état de torpeur.

Il se mit à la contempler du coin de l’œil avec un mélange de fascination et d’horreur : la bestiole se frottait si fort sa tête avec ses pattes qu’il lui sembla qu’elle cherchait à se la détacher du corps.

D’un furtif mouvement de la main, il voulut l’écraser, mais son geste fut trop lent pour qu’il n’y parvienne.

Il faut dire aussi que sous l’effet de la chaleur et des effluves de marijuana flottant dans l’air, la communication entre son cerveau et ses muscles avait du mal à se faire.

Et puis, au moment où la chasse d’eau se déclencha, il se leva d’un bond et se dirigea vers une étagère qui, du fait de son état délabré, ne semblait tenir en place que par une étrange magie.

Il en délogea un vinyle de samba qu’il alla ensuite positionner sur le vieux mange-disque de son pote.

Il le fit tourner un peu et abaissa le bras.

L’appareil se mit aussitôt à crépiter, c’était bon signe !

Aux premiers battements de tambour, une force s’empara immédiatement de son corps. C’était comme si celui-ci avait d’un seul coup été transformé en une marionnette articulée par quelques fils invisibles.

La danse n’était pas son fort, mais, comme bon nombre de Brésiliens, il aimait bouger son corps au rythme de cette musique.

Manolo qui avait fini par réapparaître regardait à présent son ami se trémousser avec de grands yeux ronds, l’air rieur.

Il avait ôté son pyjama et ne portait désormais plus qu’un slip trop petit pour lui d’une couleur d’un jaune plutôt suspect.

— Tu es un danseur né mon pote, lâcha-t-il, hilare.

— Ouais, c’est ça. Va donc t’habiller au lieu de te moquer de moi espèce de gras du bide.

— Tu sais ce qu’il te dit mon bide ?

Rafael ne répondit rien, mais sourit à l’idée de penser qu’il aurait pu lui répondre qu’il avait faim, comme d’habitude

Une dizaine de minutes plus tard, Manolo fut prêt (c’était en moyenne le temps qu’il lui fallait pour enfiler une paire de tongs, un short, et une casquette).

Il se saisit au vol de son sac à dos et y glissa dans la foulée le livre qui trônait jusqu’alors sur sa table de chevet.

Le bouquin en question était si énorme qu’il poussa Rafael à la curiosité :

— C’est quoi cette espèce de pavé, l’ami ?

Manolo laissa échapper un léger gloussement puis répondit dans un souffle :

— Ça, c’est un roman mon p’tit pote.

— Un roman ? lâcha Rafael d’une façon qui pouvait laisser croire que c’était la première fois de sa vie qu’il entendait ce mot.

— Oui, un livre qui raconte une histoire si tu préfères.

— Hé ho, je sais quand même ce que c’est qu’un roman, ne me prends pas pour un débile non plus.

— Loin de moi cette idée Raf.

— Rien qu’à voir l’épaisseur du machin, j’en ai mal au crâne.

— Petite nature va, ironisa Manolo avant d’ajouter pour lui-même, c’est toi le machin.

La discussion s’arrêta là, un sourire complice encré sur les deux visages.

Le plus clair de son temps, Manolo le passait à s’abreuver les neurones de lectures dont ses amis ne comprenaient pour la plupart même pas le titre.

Il passait à l’égard de beaucoup d’entre eux comme une sorte d’extra-terrestre, mais il s’en fichait. L’originalité était sa force !

La balade commença aux alentours de 9 h.

À part quelques femmes qui étendaient leur linge et un vieux chien qui semblait s’être pris de sympathie pour une poubelle, ils ne croisèrent pas grand monde sur leur route.

Entre deux bouffées de cigarette, Manolo proposa tout à coup à son ami de se rendre en haut de la colline Saint-Georges. Là où il avait pris l’habitude de regarder les gens et leurs petites manies.

Rafael approuva l’idée, car il aimait lui aussi de temps à autre s’y rendre. Et pour cause : Sous l’effet de l’altitude, les passants de la rue Cosme Velho paraissaient si petits que cela lui donnait en comparaison, le sentiment d’être une sorte de Dieu. Et s’imaginer dans la peau d’un super-héros tel que lui était une chouette sensation, il fallait bien l’admettre.

Dans la rue principale, une grande banderole avait été installée à l’intention des touristes. Dessus, on pouvait y lire : BIENVENUE À ROCINHA.