AVIS PRÉMONITOIRE
Auctor
purissimæ impuritatis.Juste
Lipse.En
conformité avec l'usage suivi par les traducteurs de Pétrone depuis
1692, on a cru opportun de consigner ici, aux places ordinaires, les
apocryphes de Nodot, prédécesseur ingénieux mais balourd de
FitzGérald
(Kheyyam), de
Mérimée (La
Guzla), de
Mac-Pherson et de l'Ossian
qu'admira Bonaparte avec stupidité.Le
faussaire de Belgrade, riz-pain-sel, doublé de latiniste—comme un
Paul-Louis Courier dépourvu de style et d'agrément—par des
sutures adroites encore que d'un romanesque très inepte, a soudé
les pages authentiques et fait plus attrayant leur débit. Ces
imaginations, qui ne parvinrent à duper aucun des contemporains de
Nodot (lors les académiciens de Nîmes) apparaissent comme un
Evangile cinquième à l'auteur de
Quo Vadis? abruti
déjà de façon louable par les quatre précédents.Elles
aideront les quelques gens du monde qui lisent couramment les
caractères d'imprimerie à supporter la découverte de Rome au
iie
siècle, et la lecture de l'Histoire
Auguste mêmement.Afin
d'éclairer la religion des personnes méticuleuses, on a pris soin
de typographier entre crochets la version du pseudo-Satyricon.Ces
concessions faites à l'inintelligence de la critique et du lecteur,
il a paru oiseux d'intimer aux personnes bénévolentes, la
déglutition du
Carmen de bello civili.
Même il eût été probe d'effacer tous les vers du
Satyricon qui ne
tiennent au récit, ni par un mot, ni par une indication de mœurs,
ni par un coin de paysage. Ces froides rhapsodies n'ont de commun,
avec les randonnées d'Encolpis et de Tryphœna, que leur
interpolation par un scholiaste bête dans un récit fort animé dont
elles entravent la piaffe maladroitement. Les poèmes attribués à
Pétrone, depuis Saint-Evremond, Nodot, Boispréaux, Durand de
Moulins jusqu'à Héguin de Guerle et Baillard, les moins pompiers
d'entre eux, furent en possession d'exciter les Muses de collège,
d'impartir aux grimauds en veine luxurieuse, un thème à
paraphrases. Que ne trouve-t-on pas là dedans? Les «fureurs de
Neptune», «les caresses de Zéphire», et même les «ruisseaux de
larmes» conservés depuis l'abbé Delille y croupissent
marécageusement à l'abri du grand air.Les
auteurs de ces choses, imbus de périphrases, de «bonnes
expressions», guindés et pommadés ne semblent pas avoir eu d'autre
but que d'abêtir un conteur d'esprit et de fournir une version
pudique d'un texte qui l'est si peu. Les fripiers, les garçons
d'étuves, les cinèdes, les cambrioleurs parlent chez ces vedeaux,
la même langue, incolore et décente. On dirait qu'ils ont lavé
leurs estomacs d'ivrognes dans le thé suisse de Nisard et fait leurs
ongles dans le tub académique de M. Paul Deschanel. C'est à vomir.
La palme de la rougeur pudique revient néanmoins à
Desjardins-Boispréaux. Après avoir placé que de tutus et de
feuilles de vigne! excusé l'Arbiter
et garanti ses intentions, il finit par cette phrase qui vaut qu'on
la propage, bonbon où le sucre du
xviiie
siècle se mêle encore au plâtre un peu moisi: «Poète, orateur,
historien, Pétrone atteint le sublime dans tous les genres; mais les
objets qu'il égayé de son pinceau blessent la pureté de nos
mœurs(?).
La lumière qui nous luit jette sur ces matières toute l'horreur
qu'elles méritent
et la nature arme contre elles la plus belle moitié du monde.»On
ne prétend pas fournir ici un doublet à ces pédantesques
drôleries. Encore que Pétrone soit réfractaire à la traduction,
il a paru élégant de donner un calque fidèle, de respecter le
décor des vieux maîtres dont les contes milésiens nous furent
transmis sous ce nom, et pour la première fois, aux lecteurs
français la crudité de leurs discours.Quand
Pétrone fait parler des drôles venus de la plus sordide populace,
du maquerellage et du stellionnat à la richesse en même temps
qu'aux «bons principes»; quand il met en scène des mignons
opulents, retraités et pieux; quand il note les épanchements d'un
prêteur à la petite semaine tombé
(déjà!)
dans la dévotion et le patriotisme, tenant par avance les discours
du Père Lemmius, on a cru expédient de faire à l'argot moderne les
plus larges emprunts, qui, seul, renferme des équivalents topiques
aux entretiens de ces voyous. On n'a pas tenté non plus d'adoucir,
de moderniser, les passages scabreux ni de mettre un vertugadin aux
priapées. La sérénité dans l'impudeur est un caractère de l'art
antique; elle brille chez Pétrone comme dans les figurines obscènes,
les bronzes, les fresques, les
drilopotæ, les
Hermès phallophores du musée de Pompéi. La moderne hypocrisie est
greffée en plein bois sur la honte chrétienne. Elle fut inconnue
aux races calmes et libres qui dressaient aux carrefours de leurs
chemins les bornes que vous savez contrepointées de l'inscription:
Hic habitat felicitas.L'élégance
de Pétrone différait sans doute des belles manières, telles que
peuvent les entendre MM. Paul Bourget, Arthur Meyer et les calicots
de chez Labbey. Mais un écrivain qui se respecte n'a point à
considérer l'opinion de ces marchands.Ainsi,
dans la mesure du possible, tenant compte du déchet inhérent aux
traductions même les plus loyales, sans intervenir dans les débats
d'épigraphie ou de sémantique, ne prétendant faire œuvre
d'érudition ni montrer au public autre chose qu'un roman, on a tenté
d'enrichir—positis
ponendis—la langue
d'Amyot, de Lamennais et de Leconte de Liste par l'acquêt d'un
ancien et autrement jeune que la plupart des conteurs modernes, de
mettre ainsi à la main d'un plus grand nombre de lecteurs, les seuls
contes réalistes qui viennent de l'antiquité. On se flatte, non
d'avoir pleinement réussi, de telles ambitions appartiennent
exclusivement aux cacographes avérés
(beati lourdes quoniam ipsi trebuchaverunt),
mais de remblayer une voie, où d'autres, plus heureux et plus
doctes, auront l'honneur de triompher.Car
il est à désirer que cet exemple trouve des imitateurs. La France
en est encore aux traductions par à peu près, aux «belles
infidèles» de Perrot d'Ablancourt ou de l'abbé de Marolles, aux
Juvénal pour dames, aux Suétone châtrés, aux Martial
vérécondieux.Ici,
du moins, on ose le croire, de tels reproches ne se peuvent encourir.
L'impudicité romaine diffère grandement des pattes d'araignée de
Mme Rachilde: c'est l'impudicité romaine que l'on trouvera dans le
présent écrit.Voici,
libre de tous voiles et purifiée du badigeon académique, la
ménippée ardente, la rhopographie ingénieuse de Titus Petronius
Arbiter. Priapus et Cotytto s'y délectent de leur vigueur nue. Un
remugle de parfumerie et de cuisine, de sueur humaine et de benjoin,
une odeur âcre de fards et de sexes en rut flottent sur ces pages
lubriques ou charmantes. On a fait en sorte de conserver, comme
disait Chamfort, le scandale du texte dans toute sa pureté. Mais on
n'a pas cru devoir la même déférence aux interpolations de Nodot.
On a traduit fort mollement quelques-uns de ses passages, entre
autres l'absurde chapitre
cxxxviii, la
ridicule histoire des amours de Chrysis avec Encolpis-Polyænos, que
rien ne fait prévoir et que rien ne justifie. Nodot est d'ailleurs
si mauvais écrivain qu'il traduit incorrectement jusqu'à son propre
texte.Certains
noms de mets, d'ustensiles ou de vêtements, ne se peuvent transcrire
que par des synonymes tout à fait ridicules. Rien de plus grotesque
par exemple, que de remplacer
endromis par «robe
de chambre» ou
scribilita par
«tarte au fromage», d'imposer à la monnaie antique les
appellations du numéraire d'à présent. Le
corymbion n'est pas
une perruque au sens de Lenthéric. Usité d'ailleurs en botanique
(plantes corymbiflores, etc.) rien ne s'oppose à l'acquisition du
terme par la langue usuelle.On
emprunta au
Dictionnaire des antiquités romaines et grecques
d'Anthony Rich, trad. Chéruel
(Didot,
1883), l'explication
de ces vocables. Un second volume de
paralipomènes,
outre des commentaires et des lignes sur Pétrone insérées dans la
Petite République
au mois d'août
1900, contiendra la
Vie d'Héliogabalus,
par Ælius Lampridius, mémorialiste de l'école niaise.Il
peut sembler en effet intéressant d'opposer au Satyricon et de dater
le geste d'un fol qui, investi d'absolu, à cent quarante ans
d'intervalle, réalisa sur le trône des Césars, une mascarade
sexuelle imagée par des artistes luxurieux. C'est une manière de
snobisme qui n'est pas à la portée du ménage Dieulafoy.L.
T.
ICI COMMENCE LE SATYRICON DE PÉTRONE
Voici longtemps que je promets de vous narrer mes aventures,
si bien que j'ai résolu de donner suite, aujourd'hui même, à cet
engagement: car, moins pour éclaircir de doctes problèmes que pour
animer des propos hilares et des colloques grivois, s'est
opportunément congrégée notre assemblée.[Avec infiniment d'esprit, Fabricius Vejento a disserté
devant vous sur les mystifications religieuses. Il a démasqué la
supercherie et les menteuses vaticinations de la prêtraille, son
audace à publier des mystères dont elle n'entend pas le premier
mot.Mais] n'est-ce pas un charlatanisme aussi furieux de quoi les
dédamateurs sont férus et possédés? Ils braillent:—Ces navrures,
pour la publique liberté, je les endurai! cet œil, j'en ai pour
vous fait le sacrifice; donnez-moi, donnez un guide qui me guide
vers mes enfants, car mes genoux mutilés ne me soutiennent plus!»
Ces choses même seraient tolérables si elles ouvraient aux
débutants un chemin vers l'éloquence. Mais aujourd'hui, à la
bouffissure du discours, au fracas très vain des maximes ils
gagnent uniquement ceci que, rendus au Forum, ils se croient
dépaysés dans une autre planète. Et c'est pourquoi j'estime que les
adolescents, à l'école, deviennent des sots fieffés qui de nos
usages ne voient et n'entendent rien, mais qu'on berne, tout le
temps, de pirates debout sur le rivage, préparant des fers, et de
monarques promulguant un édit qui enjoint aux fils de trancher la
tête paternelle, et d'oracles vouant à la mort, en temps
d'épidémie, trois pucelles ou même davantage et d'une rhétorique
melliflue où tout—actes et paroles—est meringué, pour ainsi dire,
de sésame et de pavot.Ceux qui sont nourris là-dedans ne peuvent pas avoir le sens
commun, plus que fleurer bon cil qui s'héberge en la cuisine. Avec
votre congé, maîtres ès sciences oratoires, souffrez que l'on vous
die que c'est vous les premiers qui perdez la faconde. En suscitant
une fallacieuse harmonie, et les pointes dérisoires, vous avez
énervé le corps du discours et préparé sa chute. Les éphèbes
n'étaient pas encore entraînés à ces déclamations quand Sophocle et
Euripide inventèrent les mots qui portent leur génie aux siècles à
venir. Un pion ténébreux n'avait pas encore hébété les esprits,
lorsque Pindare et les neuf Lyriques, sur les rhythmes d'Homère,
prirent l'audace magnanime de chanter. Et, sans invoquer le
témoignage des poètes, je ne vois pas, certes, que Platon ni
Démosthène aient jamais exercé l'office de rhéteurs. Le grand et,
si j'ose parler ainsi, le virginal Bien-Dire n'est point maquillé
ou redondant, mais, par sa beauté propre, surgit. Naguère, cette
énorme, cette venteuse loquacité, de l'Asie immigra dans Athènes:
sur les esprits des jeunes hommes guindés vers le sublime, comme
d'un astre pestilentiel tomba son haleine. Corrompue en son
principe, l'éloquence dépérit et, bientôt, resta muette. Qui,
depuis lors, approcha la perfection de Thucydide, la renommée
d'Hypéride? Pas même un vers qui brille d'une heureuse couleur;
mais tous, comme soufflés d'un oing pernicieux, ne peuvent, sous
leur perruque blanche, atteindre la vieillesse. La peinture n'a pas
une fin plus brillante, depuis que l'audace égyptiaque s'avisa d'en
abréger la technique et d'en vulgariser les procédés.[Je déclamais un jour à peu près de la sorte, quand Agamemnon
s'approcha de nous, scrutant la foule d'un œil curieux et cherchant
quel était l'orateur si diligemment écouté.]Ne souffrit pas Agamemnon que je pérorasse longuement sous le
portique, au temps où lui-même avait sué en vain dans sa
chaire:—Mignon, dit-il, puisque tu dégoises d'un air qui ne sent
pas le commun et, chose combien rare, puisque tu prises le bon
sens, je ne t'abuserai pas touchant les secrets de mon art. La
faute, dans ces exercices, n'incombe pas aux précepteurs qui,
vivant au milieu d'archifous, sont tenus d'extravaguer. Car s'ils
ne débitent point les fariboles qui plaisent aux élèves, ils
restent—comme dit Cicéron—abandonnés dans leur classe déserte.
Pareil à ces malins parasites qui, voulant capter le dîner du
riche, inventent d'agréables propos (car, pour atteindre le but de
leurs désirs, faut piper les oreilles), tel apparaît le maître
d'éloquence. Il ressemble encore au pêcheur qui, s'il n'amorce
point des lignes avec l'appât que le poisson préfère, se morfond en
vain sur son rocher.Que dirai-je? Les parents seuls méritent vos objurgations,
qui ne veulent pas instruire leurs héritiers dans les bonnes
disciplines. Ils sacrifient tout, et même l'avenir, au besoin
d'arriver. Par ambition, ils poussent au barreau des blancs-becs
frais émoulus de leur école. Sachant quelle maturité demande
l'Eloquence, ils y consacrent des gamins qui, pour la plupart, ont
encore le lait au bout du nez. Que si les familles voulaient
endurer la gradation des cours et que les jeunes hommes studieux,
exercés par une lecture choisie, conformassent leur éducation à de
nobles préceptes, de façon à châtier le style avec énergie, à
suivre longuement les orateurs qu'ils prennent pour modèles, ces
parfaits élèves auraient bientôt fait de mépriser tout ce qui, de
nos jours, séduit l'enfance. Leurs plaidoyers, d'une allure élevée,
acquerraient sur-le-champ et poids et majesté. A présent, les
écoliers baguenaudent en classe. Les juveigneurs prêtent à rire
sitôt qu'ils se montrent au Forum. Chose turpide: ce qu'ils ont
appris autrefois de travers, ils n'en veulent pas confesser le vice
dans leur âge mûr. Cependant, pour que vous n'alliez pas croire que
j'improuve absolument les impromptus dont Lucilius nous donna le
modèle, je vous dirai en vers mon sentiment là-dessus:D'un art sévère, si tu veux goûter les
fruits,Applique ton âme aux grandes choses.Qu'à la manière antique,Tes mœurs reluisent d'une exacte
frugalité.Ne prends souci de capter, dans leur maison, le regard
hautain des roisNi, parasite, le dîner des puissants.Fuis les biberons et n'étouffe pas dans les
potsLa chaleur de ton génie; que, laudicène, on ne te voie
pas,Couronné, t'asseoir au théâtre ni prendre plaisir aux
histrions.Mais que t'agrée soit la citadelle de Tritonis
Armigèra,Soit le terroir habité par un colon de
Lacédémone,Ou bien Néapolis, demeure des Sirènes.Consacre à la Muse tes virides annéesEt t'abreuve d'un cœur joyeux aux sources
mœoniennes;Bientôt, absorbé par la troupe socratique, libre et
changeant de rênes,Du grand Démosthene tu feras sonner les
armes.Ici pourtant jaillira la puissance romaine, et, sous peu,
du grecExonéré, ton esprit donnera sa vertu
personnelle.Entre temps, tu liras les pages des auteurs renommés au
Forum:Et l'assemblée retentira de tes discours
agiles.Tu goûteras les prises d'armes, en sonorités belliqueuses
mémorées,Et, dominant sur ces choses, la grandiose parole de
l'indompté Cicéron.Pare ton intellect de fiers ornements et, comme d'un
large fleuveRuisselant, tu feras jaillir de ton sein le verbe des
Piérides.J'écoutais bouche béante et ne m'aperçus pas qu'Ascyltos
avait fui. Pendant que je m'enfonçais dans la chaleur de cette
longue diatribe, une troupe d'écoliers envahit le portique. Ils
venaient manifestement d'ouïr une harangue improvisée par je ne
sais quel rhéteur, en réponse au cours d'Agamemnon. Pendant que ces
marmousets bafouent, qui le fond même, qui l'ordonnance et
l'écriture du discours, je m'évade opportunément. Et de courir en
quête d'Ascyltos. Mais j'ignorais mon chemin, l'adresse de notre
garni. C'est pourquoi je marchais sans profit, revenant sans cesse
à mon point de départ, jusques au temps que, brisé par la course et
déjà trempé de sueur, l'idée me vint d'aborder une vieille
sempiterneuse qui criait, par les rues, des herbes
potagères.Maman, saurais-tu par hasard où je demeure?» fut ma première
question. Délectée par cette plaisanterie idiote:—Possible que je
le sache,» répond-elle. Et voici qu'elle marche devant moi. Je la
croyais devineresse. Mais bientôt, débouchant dans un lieu plus
secret, la matrone obséquieuse soulève une portière:—C'est ici,
dit-elle, que je pense que tu habites.» Je me défendis de connaître
ce logis. En même temps, j'aperçois, parmi les écriteaux et les
mérétrices à poil, des promeneurs furtifs. Bien tard, que dis-je?
trop tard, je compris qu'on m'avait égaré dans un lieu d'honneur.
Exécrant les embûches de la vieille ogresse, je couvris ma tête et
m'empressai de fuir à travers le lupanar, vers une autre sortie.
J'en touchais le seuil, lorsque je m'aplatis contre Ascyltos, crevé
de fatigue et plus défaillant que moi. Vous auriez imaginé que la
même procureuse nous avait affrontés en ce clapier. C'est pourquoi,
riant un peu, je lui fis ma révérence:—Et que fais-tu, lui dis-je,
en ce taudis compromettant?»A pleines mains, il bouchonna la sueur qui l'inondait.—Si tu
savais ce qui m'est arrivé, gémit-il.—Quoi de neuf? répliquai-je.»
Mais lui, presque mourant:—Comme j'errais par la ville entière,
sans retrouver la place où j'avais laissé notre auberge, m'accoste
un père de famille qui s'offre à me conduire, le plus honnêtement
du monde. Ensuite, par des venelles très obscures, il m'emmène
jusqu'ici et, m'offrant de l'argent, il se met à requérir de moi le
don de courtoisie. Déjà la matrulle avait touché un as pour prix du
cabinet. Déjà il passait la main dans mes chausses et, n'était ma
vigueur plus grande que la sienne, j'eusse trinqué sans
phrases.»[Tandis qu'Ascyltos me narre son malencontre, le père de
famille lui-même, accompagné d'une gaupe assez ragoûtante, survient
et, faisant les yeux doux, invite Ascyltos à le suivre dans la
maison, l'assurant qu'il n'a rien à craindre. Puisqu'il se refuse à
être le patient, que, du moins, il consente à besogner en qualité
d'agent. D'autre part, la catau s'évertue à m'aguicher et me prie
de la suivre. Alors, nous emboîtons le pas. Menés à travers les
affiches putanières, nous apercevons toute sorte de gens, mâles et
femelles, en train de beluter dans les chambres d'amour], avec tant
de violence qu'on les aurait crus empoisonnés de
satyrion.[Dès qu'ils nous aperçoivent, ils s'efforcent de nous exciter
par leur entrain, par leurs gestes de cinèdes. Soudain, retroussé
jusqu'à la ceinture, un furieux investit Ascyltos et, le culbutant
sur un grabat, s'efforce de l'engeigner. Je bondis au secours du
malheureux, et], joignant nos forces, nous incaguons le
malotru.Ascyltos gagne au pied, s'enfuit dare-dare, me laissant en
proie aux libidineuses complexions des forcenés: mais plus qu'eux
riche en force et en valeur, je sors intact de ce nouvel
assaut.Ayant parcouru toute la ville ou peu s'en faut], comme à
travers un brouillard caligineux, sur le trottoir d'une place, je
reconnus Giton, debout [au seuil de notre hôtellerie], Je
m'empressai d'entrer.—Frère, lui demandais-je, que nous as-tu
cuisiné pour souper?» Mais le gosse, effondré sur le lit, cherche
en vain à retenir des larmes et se met à pleurer abondamment.
Perturbé moi-même par l'émotion du petit frère, je m'enquiers de ce
qui lui est arrivé. Mais lui, tardivement et comme à regret, après
que j'eus mêlé aux prières les éclats de fureur:—Ton ami,
exclama-t-il, ton copain, Ascyltos, a devancé ta venue. Ici, me
trouvant tout seul, le monstre a voulu entreprendre sur ma pudeur.
Comme je criais de mon mieux, il a dégainé et: «Si tu es Lucrèce,
m'a-t-il dit, tu as trouvé un Tarquin». Entendant cela, je poussai
mes griffes vers les yeux d'Ascyltos: «Que réponds-tu à cela,
catin! catin soumise et plus banale qu'une paillasse de rouleuse,
toi dont le souffle même est ignominieux?» Feignant une horreur
mensongère, Ascyltos lève à son tour la main sur moi et clabaude
sur un ton encore plus élevé: «As-tu fini, gladiateur obscène,
[assassin de ton hôte], rebut de l'amphithéâtre! Ferme ça, voleur
de nuit, qui, même lorsque tu godillais drûment, n'a jamais accolé
une femme propre! Tu sais bien que je t'ai servi de frère dans un
quinconce, comme à présent le môme dans ce cabaret.» Mais,
répliquai-je, pourquoi t'esbigner pendant mon entretien avec le
pédant?Triple idiot! que voulais-tu que je fisse là? Je crevais de
faim. Devais-je écouter des sentences, comme qui dirait un fracas
de vitres brisées, ou bien l'Oracle des
Songes?Tu es cent fois plus cochon que moi,
Herculès à moi! toi qui, pour souper en ville, flagornes un
magister.» Et voilà que nous tournons en risée cette discussion
très honteuse, parlant avec sang-froid de choses et d'autres. Mais
bientôt sa perfidie me revint en mémoire:—Ascyltos, dis-je, nos
humeurs ne peuvent s'accorder; le mieux est de partager les hardes
que nous avons en commun, puis de combattre par des gains séparés
notre mutuelle pauvreté. Tu n'es pas sans lettres, ni moi-même;
cependant, pour ne pas marcher sur tes brisées, je choisirai une
autre sorte d'industrie, faute de quoi, mille occasions nous
feraient, à chaque instant, harpailler. Nous serions, avant peu,
montrés au doigt.» Ascyltos acquiesça:—Mais, dit-il, aujourd'hui,
en qualité de beaux esprits, nous sommes conviés à un banquet. Ne
perdons pas cette agréable nuit; Toutefois, demain, puisque cela te
plaît, je me pourvoirai d'un gîte et d'un amant.—Il est oiseux,
répliquai-je, de différer ce qui nous agrée aujourd'hui.» Le désir
seul me faisait ainsi brusquer les choses. Depuis longtemps je
brûlais d'espacer un fâcheux et de reprendre avec mon cher Giton
nos amusements d'autrefois.[Ascyltos digéra peu cette avanie. Sans répliquer, il sortit
brusquement. J'augurai mal de ce départ soudain: car je connaissais
la fougue de son caractère et le dévergondage de ses appétits. Je
le suivis pour observer ses démarches, pour faire obstacle à ses
projets; mais il se déroba tout de suite à mes regards, et
vainement je le cherchai].Après avoir fait la guerre à l'œil dans tous les recoins de
la ville, je regagnai mon galetas. Giton me baisa de tout son cœur.
Moi, liant le cher enfant dans une étreinte robuste, je goûtai de
mes vœux la jouissance plénière, et mes transports furent dignes
d'envie.Nos délices n'étaient pas encore épuisées que, revenu à pas
de loup et brisant avec fureur la porte, Ascyltos me trouva
folâtrant avec mon frère. De rires, de bravos il emplit notre
cambuse et, soulevant le balandras où nous étions tapis:—Que
faisais-tu là, dit-il, citoyen très pudibond? Quoi! vous voilà tous
deux sous la même couverture!»Puis, non content de cette gabegie, il prend la courroie de
sa besace et se met en devoir de m'étriller abondamment. Il ajoute
à ses coups des propos dérisoires:—Que cela t'instruise à ne plus
désormais, frère, trancher quoi que ce soit avec ton
frère!»L'imprévu du choc me stupéfia. J'avalai sans broncher
sarcasmes et plamussades. Je tournai la chose en bouffonnerie.
C'était prudent, car sans cela j'eusse dû en venir aux mains avec
mon rival. Ma fausse hilarité apaisa ses esprits:—Encolpis, me
dit-il en souriant, toi, dans la débauche enseveli, tu perds de vue
notre disette de pécune. Ce qui nous reste est si peu que rien.
Pendant les beaux jours, la ville est d'une effroyable stérilité.
La campagne nous sera plus fructueuse. Allons voir nos
amis.»La nécessité me fit donner la main à ce conseil et suspendre
mon ressentiment. De sorte qu'après avoir donné à Giton mon
portemanteau, nous sortîmes de la ville, en marche vers un castelet
de Lycurgue, chevalier romain. Comme il avait été jadis le frère
d'Ascyltos, il nous fit un bon accueil. Son entourage en accrut
fort les agréments. D'abord, Tryphœna, miracle de beauté, commère
d'un certain Lycas, patron de navire qui possédait quelques
domaines aux alentours et proche de la mer. On ne peut exprimer les
contentements que nous goûtâmes en ce lieu, qui est un des plus
beaux qui se puissent rêver, encore que Lycurgue nous y fit assez
petite chère. Faites état que Vénus, incontinent, prit soin de nous
apparier. La belle Tryphœna mérita mes suffrages et, favorable,
elle accueillit mes vœux. Mais à peine avais-je poussé ma pointe,
que Lycas, indigné de se voir dérober son joujou, me somma de la
remplacer auprès de lui. C'était un vieux collage. Rondement, il
m'offrit de composer au moyen de cet échange. Ivre de luxure, il me
persécutait de ses désirs, mais j'avais, alors, Tryphœna dans le
sang et je fermai l'oreille aux invites de Lycas. Mes refus
exaltèrent son béguin jusqu'à la passion. Il me suivait de tous
côtés. Il entra, une nuit, dans ma chambrette. Voyant que la
persuasion ne servait de rien, il voulut tâter du viol, mais je
beuglai de telle sorte que toute la valetaille fut sur pied et que,
Lycurgue aidant, je sortis indemne de ce terrible
assaut.Enfin, Lycas, ne trouvant pas la maison où nous étions
commode à ses desseins, me pria d'accepter son hospitalité. Je
déclinai l'invitation. Il me fit presser de nouveau par Tryphœna.
Elle s'entremit d'autant plus volontiers pour m'induire à céder au
caprice de Lycas qu'elle se flattait d'en obtenir un surcroît de
liberté. Je suivis donc l'Amour. Cependant Lycurgue ayant repris
avec Ascyltos le commerce de jadis, n'entendait pas quitter son bel
ami. De sorte que nous convînmes qu'il resterait près de Lycurgue,
tandis que j'irais chez Lycas avec Giton.Nous décrétâmes, en outre, que chacun de nous serait tenu de
rapporter à la masse, et pour la commune subsistance, les aubaines
que l'occasion nous fournirait.La joie de Lycas fut inimaginable en apprenant ma résolution.
Le voilà qui se met en quatre pour avancer le départ. Enfin, nous
prîmes congé de nos amis et parvînmes, le soir même, à notre
demeure nouvelle.Pertinemment, Lycas avait pris ses mesures. Pendant la route,
il se fit mon voisin, tandis que Tryphœna s'asseyait près de Giton.
L'homme avait ainsi disposé les choses, connaissant bien les
complexions de sa maîtresse, qu'elle se plaisait au changement, et
qu'elle ne manquerait pas de convoiter le cher mignon. Ce qui ne
tarda guère d'advenir. La belle ardait pour le gamin, s'affichait
de bonne grâce. Lycas, avec grand soin, m'indiquait leur manège.
Cette conjoncture le poussa quelque peu dans mon esprit, de quoi il
fut charmé. Car il se flattait que l'inconstance de ma sœur me la
rendrait méprisable et que, n'étant plus sous l'empire de la dame,
je l'écouterais, lui, plus favorablement.Les choses furent ainsi pendant les premiers jours de notre
visite chez Lycas. Tryphœna se consumait pour Giton, qui la servait
de grand cœur: l'un et l'autre me chagrinaient fort. Cependant,
Lycas dans son zèle à me plaire, inventait, chaque jour, de
nouveaux passe-temps. Doris, sa jolie épouse, les embellissait de
sa présence et de tels agréments que j'eus bientôt oublié Tryphœna.
Je confiai aux truchements ordinaires, soupirs et regards noyés, le
soin d'expliquer à Doris ma naissante amour. Languissants, mes
regards lui firent d'enthousiastes aveux, et dans les siens
brillait une flamme pareille. Cette éloquence muette nous découvrit
tout d'abord, avant même que d'avoir échangé une parole, ce que
nous ressentions avec tant de ferveur.La jalousie de Lycas, à propos de quoi j'étais édifié,
m'obligeait à garder le silence. De son côté, Doris ne se pouvait
méprendre aux soins dont m'accablait son homme. Dès que nous pûmes
causer librement, elle s'en ouvrit à moi. Je confessai la chose, en
lui faisant valoir ma résistance acharnée aux entreprises de Lycas.
Mais elle me représenta, la bonne robe! qu'il fallait user de
politique. Guidé par son adresse, je ne trouvai pas de meilleur
expédient pour jouir de l'une que de m'abandonner à
l'autre.Cependant, Giton, épuisé, tâchait de réparer ses forces par
un peu de repos. Tryphœna revint alors à moi. Ses avances rebutées
firent place à la fureur. Sans cesse cramponnée à ma personne, elle
eut bientôt fait de découvrir ma double intrigue avec les deux
époux. La première ne lui causant aucun préjudice, elle ne s'en mit
guère en peine, mais elle résolut d'entraver la seconde. Pour cet
effet, elle n'hésita pas à informer Lycas de mes amours avec Doris.
Plus sensible à la jalousie qu'à la tendresse, le mari préparait sa
vengeance, quand, heureusement avertie par une femme de Tryphœna,
Doris put se mettre à l'abri de l'orage. Mais il nous fallut
suspendre nos rendez-vous et nos ébats.Exécrant la perfidie de Tryphœna et l'ingratitude noire de
Lycas, je pris la résolution de quitter la place. La fortune me
favorisa. Car, la veille, un navire consacré à Isis et copieux en
butin avait échoué sur les écueils du voisinage.Giton se prêta de grand cœur à l'aventure, mécontent comme il
était et hargneux de voir Tryphœna ne plus se soucier de lui après
l'avoir séché jusqu'aux moelles. Ayant délibéré ensemble, nous
prîmes, de grand matin, la route vers la mer et nous entrâmes
d'autant plus facilement dans le navire qu'il avait pour gardiens
les gens de Lycas dont nous étions connus. Mais, pour nous faire
honneur, les idiots se mirent à nous escorter. Cela ne faisait pas
notre affaire, nous empêchait de larronner. Ce que voyant, je leur
abandonnai Giton. Puis, subrepticement, je me coulai dans une
chambre attenante à la poupe que décorait la statue de la Déesse.
Je la spoliai d'une précieuse chasuble et d'un sistre d'argent.
Ensuite, j'enlevai de la cabine du pilote quelques nippes de
valeur. Enfin, glissant le long d'un funin, je quittai le navire,
aperçu de l'unique Giton qui, prenant congé de ses gardes, me
rejoignit dans peu d'instants.Aussitôt qu'il fut devers moi, je lui montrai le butin que
j'avais fait. Nous jugeâmes à propos de rallier Ascyltos chez
Lycurgue: mais nous ne pûmes y parvenir que le jour d'après. En
abordant notre compagnon, je lui narrai brièvement de quelle façon
j'avais chapardé la nef d'Isis et comment nous étions des victimes
de l'amour. Il nous conseilla de prévenir Lycurgue et de le
disposer en notre faveur, lui faisant connaître que les
persécutions itératives de Lycas nous avaient obligés d'avancer
notre retour, sans prendre le temps de l'avertir. Sur quoi Lycurgue
nous promit son assistance indéfectible contre nos
persécuteurs.Chez Lycas, on n'éventa notre fuite qu'au lever de Doris et
de Tryphœna. D'habitude, nous assistions galamment à leur toilette
matinale. Aussitôt, Lycas met en campagne ses valets. On nous
cherche surtout du côté de la mer. Là, nos rabatteurs apprennent
quelle visite nous fîmes au tillac de la Déesse, mais rien encore
du cambriolage. Car la poupe du bâtiment regardait vers le large et
son pilote n'était pas rentré.Enfin, Lycas ne doutant plus de notre évasion, la rancœur de
m'avoir perdu le déchaîna contre Doris qu'il incriminait d'un tel
essoine. Je tairai les outrages, les voies de fait auxquels il se
porta, car j'en ignore le détail. Apprenez seulement que Tryphœna,
instigatrice du désordre, persuada Lycas de nous aller quérir chez
Lycurgue près de qui, certainement, nous étions réfugiés. Elle
s'offrit même à être de la partie, afin de dauber sur nous en
proportion de nos méfaits.Les voilà donc en route et arrivant d'assez bonne heure, le
lendemain, au castelet. Nous étions sortis. Car Lycurgue nous avait
conduits à certaines héraclées que fériait un bourg voisin. Nos
poursuivants emboîtèrent le pas et finirent par nous trouver au
temple, sous le porche. Leur aspect nous troubla fort. Lycas de
notre escapade se plaignit à Lycurgue, en toute véhémence. Mais il
fut reçu par notre hôte d'un front impénétrable et d'un sourcil
dédaigneux. Ce froid me rendit l'audace. Malfaisants et honteux,
ses stupres, je lui jetai d'abord à la face, lui reprochant, à
haute voix, les lubriques assauts qu'il m'avait donnés, tant chez
Lycurgue que dans sa propre demeure. Tryphœna, qui s'ingéra de me
contredire, n'en fut pas, non plus, la bonne marchande. Je lui
reprochai, devant les badauds qu'avait ameutés notre dispute, ses
appétits de goule, montrant, à l'appui de mon dire, Giton crevé,
moi-même presque démoli par cette chienne libertine.Les éclats de rire que chacun fit alors jetèrent nos ennemis
dans un étrange désarroi. Ils en eurent grand ennui et détalèrent
au plus vite, mais jurant tout bas de se venger. Comme ils virent
que, dans l'esprit de Lycurgue, nous avions pris les devants, ils
résolurent de l'attendre chez lui pour le détromper des couleurs
dont nous l'avions berné.La fête s'acheva si tard qu'il nous fut impossible de
regagner le domaine. Lycurgue nous coucha dans une métairie qu'il
possédait à mi-chemin de sa résidence. Le lendemain, obligé de
rentrer chez soi pour affaires, il partit sans nous éveiller. Lycas
et Tryphœna l'attendaient au castelet, qui le surent flatter,
circonvenir, de manière si adroite qu'ils l'engagèrent à nous
livrer entre leurs mains. Lycurgue, cruel par nature et se truphant
de garder sa foi, ne songea plus qu'à nous rendre à nos ennemis. Il
persuada Lycas d'aller chercher main-forte, cependant que,
lui-même, nous garderait à vue dans sa propriété.Il regagna donc la villa et nous reçut du même air qu'aurait
pu prendre Lycas. Joignant les mains et prenant un air de
circonstance, il nous reprocha la témérité que nous eûmes de
chercher à lui en imposer par une accusation calomnieuse contre un
de ses amis. Sans plus vouloir nous entendre, il ordonna qu'on nous
mît aux arrêts, Giton et moi, dans notre chambre, faisant sortir
Ascyltos, mais refusant de l'écouter sur notre justification. Puis,
ayant comme il faut chapitré nos geôliers, emmenant Ascyltos, il
s'en retourne au castelet.Pendant la route, son mignon de couchette eut beau alléguer
des raisons émollientes. Rien ne put adoucir Lycurgue: larmes,
blandices, ni prières. Cette dureté piqua si fort notre camarade
qu'il résolut de nous déprisonner. Dès le soir même, il se prit
d'altercas et refusa de coucher avec son amant, ce qui lui permit
d'exécuter le plan qu'il avait formé pour notre salut.Dès que la valetaille fut plongée dans le premier sommeil,
prenant sur son dos notre bagage et passant par une brèche du mur
qu'il avait remarquée, il atteignit, avant le jour, la métairie,
entra sans nulle encombre et vint à notre chambre. Nos gardiens en
avaient fermé la porte. Mais il était bien aisé de l'ouvrir,
n'étant qu'une cloison de voliges, de quoi il vint à bout par le
secours d'un morceau de fer et déboîta proprement la serrure, dont
la chute nous éveilla. Car, en dépit de la fortune adverse, nous
dormions à poings fermés.Fatigués d'avoir assez avant dans la nuit prolongé la veille,
nos argus ronflaient de la belle manière. Nous fûmes seuls
désendormis par le tapage. Ascyltos nous dit brièvement tout ce
qu'il avait fait pour nous. Besoin ne fut d'autres explications.
Pendant que je m'habillais en hâte, l'idée me vînt d'assassiner nos
geôliers d'abord et de carroubler ensuite la villa. Je soumis ce
projet à mes compagnons. Ascyltos approuva le larcin, mais nous
bailla congé d'en venir à bout sans effusion de sang. Comme il
savait les aîtres, il nous mena dans un garde-meuble où nous prîmes
le meilleur. Nous délogeâmes à pointe d'aube et, déclinant les
grandes routes, nous marchâmes jusques au temps que nous pûmes nous
croire en sûreté.Alors Ascyltos, reprenant haleine, se rigola hautement
d'avoir friponné Lycurgue, pingre, dont à notre copain la
parcimonie baillait juste raison de clabauder. Nul salaire pour
tant de voluptueuses nuits. Une table aride en vins et stérile en
fricot. La lésine de Lycurgue était, malgré sa richesse énorme,
sordide au point qu'il se refusait les choses nécessaires à la
vie.Il ne boit pas au sein du fleuve et ne saisit pas les
fruits qui s'offrent sur les eaux,Ce Tantale infortuné que géhenne le
désir.Pareille, la face d'un riche avare qui redoute
éperdumentCe qu'il peut exécuter, qui remâche la soif dans sa
bouche aride.Ascyltos voulait rentrer dans Néapolis, le soir même. Je lui
fis sentir son étourderie. La police nous y chercherait
apparemment. Il valait mieux nous absenter, faire perdre ainsi
notre piste aux argousins. D'ailleurs, l'état de nos finances nous
permettait une balade à travers champs! Le conseil lui plut. Nous
gagnâmes un hameau qu'embellissaient maintes cassines et
vide-bouteilles, où plusieurs de mes amis avaient accoutumé de
faire carousse pendant la verte saison. Mais voilà qu'à mi-route
une grosse pluie nous contraignit de quêter un abri dans un
prochain village. Nous entrâmes au cabaret. Là, d'autres piétons
s'étaient, comme nous, réfugiés pendant l'averse. Dans la confusion
qui régnait, nul ne s'inquiéta de nos personnes. Tandis que nous
guettions si le désordre ne nous fournirait pas quelque aubaine,
Ascyltos aperçut à terre un petit sac de bonne mine qu'il
effaroucha sans que nul y prît garde et qu'il trouva bien garni de
pièces d'or. Cet heureux début nous émoustilla. Mais, pour éviter
toute réclamation, [...]