Sans elle - Pauline Decreuze - E-Book

Sans elle E-Book

Pauline Decreuze

0,0

Beschreibung

Ysée a disparu. Que s’est-il passé ? Laura, détenant seule la vérité, se lance alors dans un récit sans répit, captivant notre attention et nous entraînant dans ses convictions et ses émotions. Elle entrelace ses paroles de colère et de tendresse, nous tenant en haleine jusqu’au dénouement.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Enseignante de langue, Pauline Decreuze s’est lancée dans l’écriture à l’aube de ses quarante ans. Comme une évidence, elle explore les méandres des rencontres et des relations humaines. Sans elle constitue son troisième roman.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 248

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Pauline Decreuze

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sans elle

Roman

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Lys Bleu Éditions – Pauline Decreuze

ISBN : 979-10-422-2652-7

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

 

 

 

 

 

Dimanche 20 octobre 2019

 

 

 

Cinq jours auparavant, les températures étaient douces comme si l’été indien s’était invité dans la capitale. Une accalmie avant la tempête. Cette putain de tempête qui nous a tous emportés.

Après cette nuit-là, un vent glacial s’était levé. Les volets de ma chambre avaient tapé violemment contre la façade de l’immeuble. Je ne dormais pas. Je ne dors plus depuis cinq jours. Mon seul projet est de fumer et de ressasser, à me demander ce que j’aurais pu faire pour que cela n’arrive pas. Malgré les insomnies, mon cerveau marche à vive allure. Trop. Je me fais du mal et j’en redemande. Je la vois rire, sombrer, partir. Putain que c’est douloureux. Et pourtant mes yeux ne pleurent pas.

Je suis gelée dans ma robe noire sous mon manteau de la même couleur. Je me sens surtout ridicule. Je déteste cette couleur, qui n’a pas de nuance et qui s’impose comme un bloc devant nos rétines rougies. Pourquoi faut-il toujours rajouter du sombre aux moments les plus tristes de nos existences ? Elle qui portait toutes les autres couleurs de la vie, le bleu surtout. Rien que d’y penser j’ai envie de hurler et de m’étrangler dans mes larmes. Celles qui ne viennent pas. Je sais qu’elle n’aurait pas voulu ça ; nous voir alignés comme un champ d’oignons dans nos costumes de circonstances et jouer ce rôle merdique de composition. Sûrement eux plus que moi.

C’était bien eux le problème. Tous des cons égoïstes.

Je tire sur ma clope frénétiquement. J’en ai déjà fumé deux et je ne suis toujours pas décidée à rejoindre le cortège. Je ne parviens plus à sentir l’arôme de mes marlboro. La nicotine entre en moi dans un itinéraire autonome. Elle savoure mon corps. Moi je la subis. Ma gorge est enflée, mes amygdales souffrent. Comme le reste. Je ne supporte plus rien, encore moins de les voir tous se dandiner dans leur tristesse. Ils me donnent envie de gerber.

Les pierres froides de l’église me gèlent le dos. Leur matière se colle à la feutrine de mon manteau et la transperce. Je suis scotchée au granit du bâtiment, comme s’il m’avalait. Il est rude et irrégulier. Je me dis que si je m’y colle davantage, j’entrerai dans la pierre, posée là depuis des lustres. Oui, que le temps s’écarte totalement et qu’il me libère de ce présent asphyxiant. Je pompe encore le filtre de ma clope, mon placebo, mon oxygène. J’ai besoin de me brûler les doigts.

Du ciel gris perlent quelques gouttes éparses. Le sol est mou sous mes talons qui pénètrent la terre fraîche. Ils seront boueux lorsque je rejoindrai le bitume de l’autre côté. J’en ai rien à foutre. Planquée derrière l’église, je me cache pour reprendre le peu de souffle qui me reste et que je consume avec mes clopes. Les arbres convulsent par moment, pris au piège dans le vent. Je les fixe et me murmure des passages de la chanson que les haut-parleurs criaient tout à l’heure à la fin de la cérémonie. Je suis venu te dire que je m’en vais… Et tes larmes n’y pourront rien changer…

Putain mais qu’est-ce que je fous là ? Mon corps crie ma colère, tendu, le poing serré, la mâchoire dure. Ma voix s’éteint et se rallume. Je suis seule. Comme dit si bien Verlaine au vent mauvais… Je suis venu te dire que… J’ai mal. Mais pas comme eux.

Ne pleurez pas, c’est vous qui l’avez tuée.

— Tu ne devrais pas dire des choses pareilles.

Je sursaute. Un grand mec se tient là devant moi. Je ne l’ai pas entendu s’approcher. Je ne crois pas l’avoir déjà vu. Il semble enfermé dans sa gabardine noire dont le col remonte jusqu’à ses oreilles. Il a froid lui aussi et ses traits se contractent dès que sa bouche s’ouvre.

— On se connaît ?

Je ne le salue pas et le regarde à peine. Je prends une taffe et recrache la fumée dans le froid en regardant le ciel sale.

— Je suis un pote de Vincent, Paul.

Il me tend la main froide que je saisis mollement. Le contact me réchauffe.

Je réfléchis quelques instants. Mes idées tournent en boucle avec la voix de Gainsbourg en fond.

— Le pote avec un studio de musique… – je déglutis – elle m’avait parlé de toi.

Un silence s’installe. Une éternité. J’écrase mon mégot sur les pierres jaunâtres de l’édifice. Mes doigts grelottent. Paul me tend son paquet. Ses gestes sont précis. Il s’en allume une et se penche vers moi avec son briquet. Il protège la flamme d’une main. Le tabac crépite.

Nous sommes ensemble dans l’air glacial. Nous n’avons rien à nous dire. Je ne le connais pas. Mais il m’apaise. Il regarde au loin, sans bouger et reprend la conversation.

— Il était dur ton discours. – Il avale la nicotine et savoure sa clope. – Tu ne les as pas épargnés.

Mon corps sursaute. Je n’ai pas envie de me justifier.

— Je suis restée correcte. Ils l’ont tellement négligée, dis-je d’un ton catégorique.

— Chacun a son histoire Laura. Tu ne pourras rien n’y changer.

Sa voix est douce. Je sais qu’il me comprend. Il connaît Vincent mieux que personne.

Ses mots me brûlent. Il a raison. Qu’est-ce que je peux y faire à présent ?

Les paroles se noient dans notre façon de fumer. La brise nous surprend parfois. Nous ne nous regardons pas. Paul me tend la main :

— Allez, viens, faut qu’on aille au cimetière. Je suis garé pas loin.

Je saisis sa paume. Je suis abasourdie. Mes talons remontent à la surface de la Terre. Ils sont sales et la boue grimpe jusqu’à la semelle. Elle atténue le bruit lorsque mes escarpins touchent le bitume. Comme la cohue de la ville qui n’est que murmure ; le pas des gens est muet. J’aperçois Pierre et cette fille. Pourquoi est-elle venue ? Sa place n’est pas ici. Vincent qui titube au bras de sa mère. Et Marie qui semble être revenue du royaume des morts. Alignés devant l’église, ils attendent bêtement devant le corbillard, cette bagnole immense qui abrite son corps si fragile. Avant, c’est elle qui attendait. Maintenant, regardez-moi leurs visages blêmes à espérer l’inespérable. Je secoue la tête pour y chasser son visage, ses yeux rougis d’avoir trop pleuré, ses lèvres abîmées d’avoir été mordillées dans l’attente.

Ils font tous peine à voir. Je les ignore. J’ai le cœur serré mais j’avance avec Paul. Sa présence est précieuse. Le bruit de l’ouverture centralisée de sa bagnole me ramène à la réalité. Une voiture familiale. Derrière un siège auto, la moquette parsemée de miettes. Il répond à ma question avant même que je ne la lui pose.

— Mila garde la petite. Elle n’a pas pu venir.

Je sens dans ses mots un regret. Une tristesse aussi. Je ne sais pas s’il la connaissait bien ou si elle était une vague connaissance, la copine de son pote. Je n’ose pas lui demander. Je suis vidée et mon corps ne m’appartient plus. Je suis comme ce sapin vert, suspendu au rétro qui s’agite désarticulé avec les mouvements du véhicule. L’odeur se diffuse de ce petit bout de carton et nous propulse dans un bois de cèdre artificiel.

Tout me semble faux, comme cette senteur exagérée. Ces derniers jours. Ces dernières heures.

Je tire brutalement sur la ceinture. Elle se bloque. Je respire et refais le geste plus calmement. Je suis prête pour le trajet. Lui aussi.

La voiture démarre et Paul coupe la radio. Les quelques accords sont engloutis comme dans un songe. Ils disparaissent brutalement. Je n’ai pas eu le temps de reconnaître la musique. En ce moment, je n’ai le temps de rien. Je n’ai plus de goût à rien de toute façon.

Il pose ses mains sur le volant et se concentre sur la route. Paris est la même qu’hier et que demain, une garce qui joue avec les nerfs. Il sait déjà que la route ne sera pas simple. Il hausse les sourcils, blasé. Il capitule déjà.

L’air chaud enveloppe très vite l’habitacle. Je me réchauffe. Il met son clignotant et nous voilà partis vers le cimetière. J’ai mal aux jambes. J’ai du mal à reprendre mon souffle, exténuée par cette angoisse qui appuie entre mes seins. Un inconfort. Une incompréhension. Je crois rêver.

Dehors, Paris défile au ralenti. Tout y est gris, les cernes des badauds, le béton ambiant. J’aurais voulu plonger dans un ailleurs, où mes réminiscences avec elle seraient vivantes.

Les filles n’ont pas pu venir : Perrine est de garde, Margot allaite son gamin. Elles me manquent. Elle me manque. Sans elle, ce ne sera plus pareil. Je murmure du bout des lèvres des secrets sans importance.

Paul m’appelle.

— Laura, ça va ? tu devrais peut-être me parler d’elle, ça te ferait du bien. – il marque une pause, met son clignotant et fixe son rétro pour vérifier s’il peut tourner – Paris est saturée à cette heure-ci, on a du temps.

Je n’ai pas envie de me rappeler. De parler d’elle, d’eux. Je suis déjà soumise à cette nouvelle loi ; faire sans elle. Pourtant je me livre. Mon dos sombre sur le siège aussi noir que mon manteau, mes coudes se relâchent, je glisse mes mains sous mes cuisses. Paris s’anime. Paris s’arrête. La circulation est capricieuse.

Je débite.

— Tu sais Paul, je n’arrête pas de me dire que tout a basculé pour elle quand elle l’a rencontré. Je suis certaine que tu comprends ce que je veux dire. Et puis il y a tout le reste…

Ses mains se crispent dès ma première phrase. Oui, il voit, il saisit. Sa tête acquiesce sans le vouloir. Je poursuis :

— Elle portait tellement de choses depuis qu’elle était gamine. Le divorce de ses parents, les conneries de son vieux, de sa mère. Et puis ceux de ton pote, ce gamin immature. Je ne l’ai jamais apprécié et avec ce que je sais maintenant, il est évident qu’elle n’aurait pas été heureuse à ses côtés.

Mes ongles griffent le tissu rêche du siège. Je m’y cramponne pour ne pas sombrer davantage. Une boule se loge dans ma gorge. Le feu tricolore passe au rouge et la voiture s’immobilise. Paul devine que je capitule enfin. Ma peine explose et les larmes montent. Elles déferlent sur mes joues.

Il presse mon épaule. Délicatement. Je n’ai pas de mouchoirs. Lui non plus. C’est idiot de ne pas en avoir un jour d’enterrement. J’essuie mes yeux avec la paume de ma main, grossièrement avant de les glisser à nouveau sous mes cuisses.

Il ne prononce aucune parole pour ne pas rompre le flot de mes pensées. Il attend la suite même s’il en connaît une bonne partie. Moi je connais tout, jusqu’à la version de Vincent qu’il a donnée la nuit du drame aux flics.

Je fais le tri. Par quoi commencer… revenir cinq jours avant, à cette soirée avec elle. La dernière. Et remonter le temps pour la faire revivre.

 

 

 

 

 

Ysée

 

 

 

Ysée lisait l’article qu’elle avait entre les mains. La bibliothèque silencieuse laissait transparaître une luminosité tamisée. Le jour déclinait et sa lueur amoindrie venait taper les grandes fenêtres hautes de la salle de lecture. Avec elle s’obscurcissaient les mots et les phrases qu’elle avait sous les yeux. L’air était assez étouffant, comme si le poids des ouvrages enveloppait la salle d’une couche lourde d’histoires. Et c’était le cas. Les bouquins s’entassaient dans tous les recoins de la bibliothèque. À cette heure-ci, les nombreux étudiants avaient fait le plein de lectures et de prises de notes et avaient rejoint le monde réel. Un homme moustachu et bedonnant poussait un chariot dans les rayons et s’empressait de combler les trous entre les ouvrages. Des cotes défilaient, des chiffres, des lettres. Il se hâtait pourtant dans des gestes ralentis comme s’il portait en lui l’usure des recueils dont les pages avaient été tournées, froissées. Il a regardé sa montre et perdu parmi les livres, il a mesuré le temps. Il a soufflé dans l’allée. Encore une demi-heure et la bibliothèque fermerait.

Aujourd’hui, Ysée n’était pas parvenue à dompter sa concentration, futile et irrégulière. Ses pensées avaient déserté le sujet sur lequel elle bûchait depuis cinq ans maintenant. Au début, il avait été facile de venir se recueillir dans les bibliothèques parisiennes. Les habitudes s’y étaient ancrées assez rapidement, sa charge de travail, son organisation aussi. Des gestes méthodiques, soumis aux besoins intellectuels ; s’asseoir, allumer l’ordinateur, commander les ressources et s’y plonger littéralement. Sa façon de travailler était toujours chronométrée, pas plus de deux heures trente pour obtenir une satisfaction besogneuse complète. Un rituel qui s’était finalement imposé naturellement. Elle avait avancé vite les premières années sur son sujet de thèse. Avec un petit peu plus d’efforts, elle aurait pu la terminer et la présenter l’an prochain. S’accrocher à ses héroïnes, rien qu’à elles et filtrer le reste. Mais pour cela, il aurait fallu que la concentration revienne, qu’elle retrouve l’enthousiasme d’avant et cette ferveur qui l’avait tenue jusqu’alors. D’après son père, professeur émérite à l’Université de la Sorbonne, il était courant que les étudiants perdent pied dans leur quête du savoir. Lui-même en avait fait les frais, plus jeune alors qu’il terminait la sienne. Il se voulait rassurant et désirait sans doute se rassurer lui-même. Pourtant, Ysée savait que dans son cas tout était différent.

Elle était happée par autre chose. Sa vie privée, intime, ses rôles à y jouer. Auprès de celui qui l’avait mise au monde, ce Grand Homme comme l’appelaient ses congénères sur les bancs de la faculté. Celui à qui elle avait voulu tant ressembler. Un temps. Elle a balayé de la main la mèche de cheveux qui venait de glisser de son élastique dans un geste nerveux. Presque névrotique. Elle a resserré sa queue de cheval sèchement. Et puis elle a pensé surtout à lui : Vincent. Elle ne faisait plus la jonction entre sa sphère privée et son but professionnel. Vincent hantait ses pensées du matin au soir. Il l’imprégnait de sa présence, de ses non-dits, de ses regards. Elle en était éperdument amoureuse depuis des mois et s’était égarée. Elle a fermé les yeux et a marqué une pause afin de chasser son visage de son esprit. Elle avait envie de chialer et a retenu ses larmes. Seule la sensation amère l’a saisie et a contracté sa gorge. Sa mâchoire a tremblé quelques instants puis elle a reposé ses yeux sur ses écrits. Elle comptait ses respirations.

Ysée butait sur le même paragraphe depuis presque vingt minutes. Elle espérait une réponse de Vincent, un message de sa part qui ne venait pas. Démunie, délaissée, ses pensées seraient en boucle tant qu’il ne se manifesterait pas. Elle connaissait cette attente angoissante, languissante. Elle se balançait en elle, comme le mouvement d’un pendule récepteur d’ondes. Les mauvaises. Sa nuit serait aussi douloureuse que la précédente. Ces putains de cauchemars qui pénétraient son sommeil et cette boule diffuse installée au creux de sa poitrine, si perfide et familière. Elle ne cherchait même plus à lutter. Elle a fouillé dans son sac à main et a attrapé une petite boîte de gélules. Son geste était précis.

Les tables se vidaient autour d’elle. La lumière timide du bureau était douce. Un hâle tendre plongeait l’écran de son ordinateur dans un monde irréel. Elle fixait les mots qui frétillaient dans un léger contre-jour. Elle revenait sans cesse sur la même phrase. Son cœur s’emballait, découragé de recommencer. L’homme moustachu est passé dans l’allée dans une lenteur maladive. Le chariot a tapé le pied de la table. Ysée a sursauté.

Ce soir, les cachets viendraient atténuer les sensations comme les jours précédents. Un placebo chimique aux pouvoirs limités mais nécessaires. Ysée a attendu un peu que le voile subtil vienne envelopper son être. Ce moment où le monde s’engourdit et où elle plane délicieusement. Pour l’instant, elle se sentait de trop dans ce temple intellectuel où jadis elle aimait s’évanouir de lectures. Elle était finalement comme toutes ces héroïnes de roman qu’elle étudiait ; blessée dans l’âme. Résignée aussi.

 

 

 

 

 

Vincent

 

 

 

Dans le studio d’enregistrement, Vincent était concentré sur la partition. Le mouvement de ses yeux sur les cinq lignes horizontales était automatique. Et quand il connaissait par cœur les accords, il les fermait et se déchargeait sur les touches. Noires, blanches, croches, la musique filait. Le casque sur ses oreilles, concentré, il domptait le rythme. Vincent donnait la sensation qu’il ne respirait plus, accroché solidement à cette portée sur le présentoir du piano et au métronome qui résonnait dans sa tête. Il n’appartenait qu’aux sons, rien qu’à eux. Le reste s’était envolé.

Derrière la vitre de verre, l’ingénieur du son bougeait lentement la tête pour accompagner les accords. C’était toujours facile avec Vincent ; un autodidacte, se disait-il à chaque fois que les deux hommes devaient collaborer. C’est pourquoi Paul, tu aimais terminer les arrangements par le piano. Les doigts de Vincent hésitaient rarement, d’une dextérité efficace. Un garçon perdu dans sa vie mais pas derrière son clavier, tu as dû te dire au moment où Vincent a relevé la tête sur la dernière note, satisfait. Il avait l’agilité du musicien talentueux, sans à-coup ni rupture dans les transitions. Une musique qui faisait voyager et on en redemandait. Pour un mec qui bossait peu son instru, fallait reconnaître que ça frôlait laperfection. Tu as souri comme tu le faisais toujours à la fin d’une prise son réussie et tu t’es mis à applaudir tout en sifflant.

— C’est dans la boîte les gars !

Tu t’es redressé immédiatement de ton siège et tu t’es étiré.

 

*

 

— J’imagine qu’avec ton boulot, tu ressens toujours les mêmes douleurs dorsales après des heures cramponné sur la table de mixage. Tu dégages tes membres supérieurs vers le plafond avant de te lever rapidement.

Paul a visualisé mentalement la scène. J’avais vu juste. Comme si j’avais été avec eux il y a cinq jours.

Il m’a regardée pour m’encourager à poursuivre.

 

*

 

Derrière toi, sur le canapé club, les trois autres musiciens attendaient que le travail s’achève pour aller s’en jeter un dans le bar au bout de la rue. La journée avait été longue et épuisante, demandant à chacun une lourde concentration. Finalement, ce rituel était assez vital après une journée d’enregistrement, coupés du monde. Ils ont attrapé leurs vestes et sont sortis du studio.

Tu as laissé passer les musiciens devant toi avant de fermer à clé le local. Ce lieu, tu l’as ouvert il y a six ans. Tu y tiens comme à la prunelle de tes yeux. Tu bichonnes les musiciens que tu reçois et t’appliques à instaurer un climat de confiance. Vincent t’a aidé à tes débuts et t’a amené pas mal de clientèle. Tu lui étais reconnaissant. Trop sans doute. Tu as fait glisser le rideau de fer jusqu’en bas. Le bruit sourd a résonné dans la rue déserte. Tu as tourné la clé dans le cadenas et as glissé le trousseau dans ta veste.

Les mains dans les poches, tu marchais derrière le pianiste. Tu aimes ce gamin abîmé par les galères de la vie. Et pourtant sa musique n’a jamais été aussi juste et affinée.

Vincent avait trouvé sa voie assez tôt finalement. À l’âge où l’on rêve d’être astronaute ou pompier, lui dialoguait déjà avec l’instrument. Une sorte de contamination familiale, de passion héréditaire que son vieux lui avait transmise. À la maison, son père jouait, pour exorciser ses années de galères, cet exil de sa Catalogne. Sa mère, admiratrice de jazz, avait suivi cet homme qu’elle idolâtrait déjà dans les bars barcelonais où il se produisait. Durant le franquisme, le jazz n’était pas à son affaire. Dénigré, négligé, il fallait s’abstenir de dire que l’on jouait cette musique. Alors, Llorenç s’est résigné à fuir son pays sur un coup de tête. Un dimanche aux aurores, suite à une jam clandestine, il avait quitté Barcelone, sans son piano qu’il avait acheté avec des paies accumulées de petits boulots mais avec une belle brune, accrochée à son cou ; Marta. À Paris, il a renoué avec ses habitudes musicales, des bœufs aux quatre coins de la capitale, forgeant ainsi un réseau d’habitués. Mais rien n’avait la même saveur qu’en terrain patriotique. Puis Marta a donné naissance à Vincent. Un espoir d’avenir dans un pays qui n’était pas le leur. Llorenç avait déjà commencé à boire, repensant au conservatoire, à ses rencontres, à cet ami pianiste qu’il n’avait jamais oublié et dont la carrière fulminait depuis New York : Tete Montoliú. De son vrai nom Vicenç Montoliu i Massana. Par nostalgie d’une ère révolue, sans doute aussi pour offrir à son fils un peu de ce brillant compagnon musical, Llorenç a appelé son fils Vicenç. Vincent en français.

— Je vous assure les gars, que mon père et Tête Montoliú étaient comme des frères. Pourquoi croyez-vous que je m’appelle Vicenç… – Il avait fait se rencontrer ses mains brutalement, les paumes avaient claqué dans ce geste qui insistait sur la fraternité entre les deux hommes. Puis il a levé son verre de bière pour saluer la mémoire du jazzman catalan.

Tu avais déjà entendu l’anecdote à maintes reprises. Tu t’es enfoncé dans les fauteuils en similicuir rouge crasseux et tu as allumé une clope. La dernière avant de rentrer. Vincent a fixé la fumée. Pour lui, c’était la dernière de la journée la plus difficile à sevrer, celle qui venait après l’effort, l’après-concert. Ici, à cette heure tardive, on pouvait fumer à l’intérieur et éviter d’aller se geler sur le trottoir. Oui, il avait envie de s’en griller une, une envie tenace et ravageuse qui s’éveillait parfois. Pourtant, après le drame, Vincent avait abandonné ce vice sans trop de difficultés. Les clopes, il aimait les fumer avec son vieux.

Tu as savouré ta Marlboro tout en fixant l’horloge au-dessus de la porte en verre. Tu avais promis de ne pas rentrer trop tard. Tu es devenu père l’année dernière ; tu as épousé la mère de ton gamin et par la même occasion un rythme plus rangé. Tu avais fini par te ranger. Tu regardais le pianiste avec tendresse, cet écorché vif qui traînait avec lui le poids d’une histoire familiale. Tu t’es demandé si Vincent parviendrait aussi à se ranger, à éclaircir sa vie et à aller de l’avant maintenant qu’il connaissait Ysée. Tu as tiré sur ta clope et tu t’es souvenu de l’enterrement de Llorenç, cinq ans plus tôt, du froid qui enveloppait le cimetière, des flocons qui s’étaient posés sur les tombes alors que le cortège avançait dans les allées. Vincent tenait fortement le bras de sa mère, tous deux abasourdis. Depuis, le jeune homme n’était plus tout à fait le même, une mission sillonnait sa vie comme une revanche, assoiffé d’une reconnaissance sans limite ; celle de ne pas décevoir un père qui avait fondé en lui l’espoir d’une belle carrière.

 

*

 

— C’est du moins ce que l’on croyait. Toi sans doute plus que les autres.

J’ai scruté le conducteur. Bien sûr qu’il ne savait rien. Personne ne savait, à part Ysée qui s’était empressée de tout me confier. Par désespoir.

— Crois-moi, j’ai toujours su qu’il y avait un truc pas net chez lui. Quelque chose de lourd…

Il change de pédale et accélère, les yeux sur l’avenue parisienne. Sa voix est calme mais impatiente.

— Continue s’il te plaît. Je veux comprendre.

 

*

 

Dans ce rade pantinois, il ne restait plus que vous. Quatre hommes attablés devant des pintes presque vides évoquant les plus grands jazzmen, qui avaient bercé vos rêves les plus fous ; John Coltrane, Duke Ellington, Thelonious Monk… Tu as écrasé ton mégot dans le cendrier et tu as sorti un billet de vingt euros que tu as laissé sur la table.

— Je file. Ma femme m’attend.

Vincent a concentré son regard sur le filtre de la clope compacté au milieu des cendres et t’as salué. Il t’a regardé sortir du bar suivant ta silhouette à travers la porte vitrée. Ton dos a fini par se dissoudre dans la nuit. La journée avait été sacrément remplie, l’enregistrement des morceaux s’était enchaîné sans difficulté. C’était toujours facile de bosser avec cette équipe. Il a repensé à ce qu’ils avaient vécu ensemble, leurs projets, leur résidence aux États-Unis et la bonne ambiance qui régnait entre eux. Il a terminé son verre avec une gorgée plus longue. La bière n’était plus très fraîche, la mousse s’était écrasée sur les contours. Il en aurait bien pris une dernière mais il était tard et la tension de la journée se faisait sentir. Il avait besoin de marcher dans la ville pour liquider les restes de cette journée studieuse et revenir à l’instant présent. Ysée.

Vingt minutes plus tard, les trois hommes se sont éparpillés au bout de la rue. Le ciel étoilé donnait à la nuit une saveur féerique. Il faisait relativement bon pour un mois d’octobre. Il avait gelé la semaine dernière et voilà que ce soir-là l’été indien s’installait sur la capitale. La météo faisait le yoyo, comme tout dans cette ville ; la circulation, l’humeur des gens. Vincent a aimé la sensation de douceur qu’offraient les températures et a erré le long du canal de l’Ourcq. Il s’est extirpé peu à peu de sa liturgie artistique et a fixé ses pensées sur Ysée, sur ses attentes pressées qu’il ne savait plus combler. Il a allumé son portable et le message est apparu aussitôt. Il a pensé à la douceur de sa peau, à son minois, à sa façon qu’elle avait de le regarder. Pourtant ces dernières semaines, tout avait basculé vers une gêne destructrice et un dégoût profond. Elle lui en voulait, elle le méprisait. La brutalité de ses gestes ne mentait pas.

Il a vérifié l’heure : 1 h. Il était trop tard pour la rappeler. Il était trop tard pour la rejoindre. Des excuses qui l’arrangeaient en fin de compte. Il s’est empressé de pianoter ces quelques mots pour se dédouaner, pour limiter la casse. Tout ce qu’il faisait n’était jamais assez bien pour elle. Pourtant il ne demandait qu’à la protéger. Bon sang qu’il l’aimait.

Je viens de finir mon amour. Je viendrai te retrouver demain. Promis. Tu me manques.

 

 

 

 

 

24 mois plus tôt

 

 

 

1

 

 

L’automne était bien installé dans la capitale. Les arbres nus émergeaient sur la place de la Sorbonne, dégarnis et rachitiques, accueillis par une fontaine d’eau glaciale. Des feuilles tournoyaient au-dessus des pavés et dansaient devant le bâtiment. Les étudiants se hâtaient de pénétrer dans l’université pour s’abriter du froid, pourtant déjà emmitouflés dans de larges manteaux avec de lourdes écharpes accrochées au cou. Dans le long couloir blanc, tamisé par des ampoules rondes, ils se dispersaient hagards. La rentrée universitaire commençait à l’aube de la saison automnale et beaucoup erraient encore à la recherche de leur amphithéâtre ou de la bibliothèque. Comme Ysée qui marchait vite dans le hall.

Mais Ysée savait où elle allait. Comme tous les vendredis midi, elle retrouvait son père au Café de Flore. Comme chaque vendredi, il l’attendrait en buvant un kir mûre tout en feuilletant les travaux de ses étudiants. Ses yeux fileraient entre les feuilles dactylographiées et la porte du café. Il ressentirait alors une appréhension tenace, un mal-être qu’il n’était jamais parvenu à dompter.

Pierre Cabal est encore un professeur émérite de l’université de Paris I, spécialiste de la littérature du XXe siècle, reconnu de ses pairs et très apprécié de ses étudiants. Strict et pointilleux, il a toujours eu l’art et la manière de passionner les foules. Beaucoup se sont inscrits ici pour travailler à ses côtés. Un passionné comme on l’a toujours nommé à l’entrée des amphis. Toute sa vie avait été guidée par les diktats de ses recherches. Pour lui, ça n’avait été qu’une quête passionnante. Pour ses proches, un gouffre dans lequel il avait disparu, égoïstement. Pierre y avait sacrifié sa vie, et tout le reste. Il avait fini sa thèse sur Paul Claudel quelques jours avant la naissance de sa fille. Durant sept longues années, il avait consacré chaque minute de sa vie à la correspondance de Claudel avec Rosalie Vetch, celle qu’il nommera Ysé dans le Partage de Midi