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Dans "Mimi Pinson" et "La Mouche", Alfred de Musset nous invite à explorer la vie des grisettes du XIXe siècle à travers une prose à la fois poétique et sociale. "Mimi Pinson", sous un air léger et humoristique, dévoile les désillusions d'une jeune femme cherchant l'amour dans un Paris en pleine transformation, tandis que "La Mouche" offre une réflexion plus sombre sur le passage du temps et la mélancolie liée à l'amour perdu. L'écriture de Musset se caractérise par son élégance et son raffinement, s'inscrivant dans le romantisme, mais avec un regard critique beaucoup plus pénétrant sur la condition humaine et les mœurs de son époque. Alfred de Musset, poète, dramaturge et romancier français, est l'une des figures emblématiques du mouvement romantique. Influencé par ses propres expériences amoureuses tumultueuses et son parcours personnel marqué par le doute et la quête de sens, Musset propose ici une plongée dans les illusions et les réalités de l'amour. Souvent en proie à une contradiction entre idéal et réalité, l'auteur met à nu les aspirations et les désillusions de ses personnages, révélant ainsi son propre conflit intérieur. Je recommande vivement "Mimi Pinson : profil de grisette" et "La Mouche" à tous les amateurs de littérature française et aux passionnés du romantisme. Ces œuvres, bien que courtes, sont riches en émotions et en réflexions sur l'amour, la société et le temps, et témoignent de la finesse psychologique de Musset. Plongez dans cet univers où se mêlent légèreté et gravité, et laissez-vous porter par la plume délicate d'un maître de la littérature.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
PARMI les étudiants qui suivaient, l’an passé, les cours de l’École de médecine, se trouvait un jeune homme nommé Eugène Aubert. C’était un garçon de bonne famille, qui avait à peu près dix-neuf ans. Ses parents vivaient en province, et lui faisaient une pension modeste, mais qui lui suffisait. Il menait une vie tranquille et passait pour avoir un caractère fort doux. Ses camarades l’aimaient; en toute circonstance, on le trouvait bon et serviable, la main généreuse et le cœur ouvert. Le seul défaut qu’on lui reprochait était un singulier penchant à la rêverie et à la solitude, et une réserve si excessive dans son langage et ses moindres actions, qu’on l’avait surnommé la Petite Fille, surnom, du reste, dont il riait lui-même, et auquel ses amis n’attachaient aucune idée qui pût l’offenser, le sachant aussi brave qu’un autre au besoin; mais il était vrai que sa conduite justifiait un peu ce sobriquet, surtout par la façon dont elle contrastait avec les mœurs de ses compagnons. Tant qu’il n’était question que de travail, il était le premier à l’œuvre; mais s’il s’agissait d’une partie de plaisir, d’un dîner au Moulin-de-Beurre, ou d’une contredanse à la Chaumière, la Petite Fille secouait la tête et regagnait sa chambrette garnie. Chose presque monstrueuse parmi les étudiants: non seulement Eugène n’avait pas de maîtresse, quoique son âge et sa figure eussent pu lui valoir des succès, mais on ne l’avait jamais vu faire le galant au comptoir d’une grisette, usage immémorial au quartier Latin. Les beautés qui peuplent la montagne Sainte-Geneviève et se partagent les amours des Écoles lui inspiraient une sorte de répugnance qui allait jusqu’à l’aversion. Il les regardait comme une espèce à part, dangereuse, ingrate et dépravée, née pour laisser partout le mal et le malheur en échange de quelques plaisirs. «Gardez-vous de ces femmes-là, disait-il: ce sont des poupées de fer rouge.» Et il ne trouvait malheureusement que trop d’exemples pour justifier la haine qu’elles lui inspiraient. Les querelles, les désordres, quelquefois même la ruine, qu’entraînent ces liaisons passagères, dont les dehors ressemblent au bonheur, n’étaient que trop faciles à citer, l’année dernière comme aujourd’hui, et probablement comme l’année prochaine.
Il va sans dire que les amis d’Eugène le raillaient continuellement sur sa morale et son scrupule. «Que prétends-tu? lui demandait souvent un de ses camarades, nommé Marcel, qui faisait profession d’être un bon vivant. Que prouve une faute, ou un accident arrivé une fois par hasard?
–Qu’il faut s’abstenir, répondait Eugène, de peur que cela n’arrive une seconde fois.
–Faux raisonnement, répliquait Marcel, argument de capucin de cartes, qui tombe si le compagnon trébuche De quoi vas-tu t’inquiéter? Tel d’entre nous a perdu au jeu; est-ce une raison pour se faire moine? L’un n’a plus le sou, l’autre boit de l’eau fraîche; est-ce qu’Élise en perd l’appétit? A qui la faute si le voisin porte sa montre au Mont-de-Piété pour aller se casser un bras à Montmorency? La voisine n’en est pas manchote. Tu te bats pour Rosalie, on te donne un coup d’épée, elle te tourne le dos, c’est tout simple: en a-t-elle moins fine taille? Ce sont de ces petits inconvénients dont l’existence est parsemée, et ils sont plus rares que tu ne penses. Regarde, un dimanche, quand il fait beau temps, que de bonnes paires d’amis dans les cafés, les promenades et les guinguettes!Considère-moi ces gros omnibus bien rebondis, bien bourrés de grisettes, qui vont au Ranelagh ou à Belleville. Compte ce qui sort, un jour de fête seulement, du quartier Saint-Jacques: les bataillons de modistes, les armées de lingères, les nuées de marchandes de tabac; tout cela s’amuse, tout cela a ses amours, tout cela va s’ébattre autour de Paris, sous les tonnelles des campagnes, comme des volées de friquets. S’il pleut, cela va au mélodrame manger des oranges et pleurer; car cela. mange beaucoup, c’est vrai, et pleure aussi très volontiers: c’est ce qui prouve un bon caractère. Mais quel mal font ces pauvres filles, qui ont cousu, bâti, ourlé, piqué et ravaudé toute la semaine, en prêchant d’exemple, le dimanche, l’oubli des maux et l’amour du prochain? Et que peut faire de mieux un honnête homme qui, de son côté, vient de passer huit jours à disséquer des choses peu agréables, que de se débarbouiller la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde et la belle nature?
–Sépulcres blanchis! disait Eugène.
–Je dis et maintiens, continuait Marcel, qu’on peut et doit faire l’éloge des grisettes, et qu’un usage modéré en est bon. Premièrement, elles sont vertueuses, car elles passent la journée à confectionner les vêtements les plus indispensables à la pudeur et à la modestie; en second lieu, elles sont honnêtes, car il n’y a pas de maîtresse lingère ou autre qui ne recommande à ses filles de boutique de parler au monde poliment; troisièmement, elles sont très soigneuses et très propres, attendu qu’elles ont sans cesse entre les mains du linge et des étoffes qu’il ne faut pas qu’elles gâtent, sous peine d’être moins bien payées; quatrièmement, elles sont sincères, parce qu’elles boivent du ratafia; en cinquième lieu, elles sont économes et frugales, parce qu’elles ont beaucoup de peine à gagner trente sous, et s’il se trouve des occasions où elles se montrent gourmandes et dépensières, ce n’est jamais avec leurs propres deniers; sixièmement, elles sont très gaies, parce que le travail qui les occupe est en général ennuyeux à mourir, et qu’elles frétillent comme le poisson dans l’eau dès que l’ouvrage est terminé. Un autre avantage qu’on rencontre en elles, c’est qu’elles ne sont point gênantes, vu qu’elles passent leur vie clouées sur leur chaise dont elles ne peuvent pas bouger, et que par conséquent il leur est impossible de courir après leurs amants comme les dames de bonne compagnie. En outre, elles ne sont pas bavardes, parce qu’elles sont obligées de compter leurs points. Elles ne dépensent pas grand’chose pour leurs chaussures, parce qu’elles marchent peu, ni pour leur toilette, parce qu’il est rare qu’on leur fasse crédit. Si on les accuse d’inconstance, ce n’est pas parce qu’elles lisent de mauvais romans ni par méchan ceté naturelle; cela tient au grand nombre de personnes différentes qui passent de vant leurs boutiques; d’un autre côté, elles prouvent suffisamment qu’elles sont capables de passions véritables, par la grande quantité d’entre elles qui se jettent journellement dans la Seine ou par la fenêtre, ou qui s’asphyxient dans leurs domiciles. Elles ont, il est vrai, l’inconvénient d’avoir presque toujours faim et soif, précisément à cause de leur grande tempérance, mais il est notoire qu’elles peuvent se contenter, en guise de repas, d’un verre de bière et d’un cigare: qualité précieuse qu’on rencontre bien rarement en ménage. Bref, je soutiens qu’elles sont bonnes, aimables, fidèles et désintéressées, et que c’est une chose regrettable lorsqu’elles finissent à l’hôpital.»
Lorsque Marcel parlait ainsi, c’était la plupart du temps au café, quand il s’était un peu échauffé la tête; il remplissait alors le verre de son ami, et voulait le faire boire à la santé de mademoiselle Pinson, ouvrière en linge, qui était leur voisine; mais Eugène prenait son chapeau, et tandis que Marcel continuait à pérorer devant ses camarades il s’esquivait doucement.
MADEMOISELLE PINSON n’était pas précisément ce qu’on appelle une jolie femme. Il y a beaucoup de différence entre une jolie femme et une grisette. Si une jolie femme, reconnue pour telle, et ainsi nommée en langue parisienne, s’avisait de mettre un petit bonnet, une robe de guingamp et un tablier de soie, elle serait tenue, il est vrai, de paraître une jolie grisette. Mais si une grisette s’affuble d’un chapeau, d’un camail de velours et d’une robe de Palmyre, elle n’est nullement forcée d’être une jolie femme; bien au contraire, il est probable qu’elle aura l’air d’un portemanteau, et en l’ayant elle sera dans son droit. La différence consiste donc dans les conditions où vivent ces deux êtres, et principalement dans ce morceau de carton roulé, recouvert d’étoffe et appelé chapeau, que les femmes ont’jugé à propos de s’appliquer de chaque côté de la tête, à peu près comme les œillères des chevaux. (Il faut remarquer cependant que les œillères empêchent les chevaux de regarder de côté et d’autre, et que le morceau de carton n’empêche rien du tout.)
Quoi qu’il en soit, un petit bonnet autorise un nez retroussé, qui à son tour veut une bouche bien fendue, à laquelle il faut de belles dents et un visage rond pour cadre. Un visage rond demande des yeux brillants; le mieux est qu’ils soient le plus noirs possible, et les sourcils à l’avenant, les cheveux sont ad libitum, attendu que les yeux noirs s’arrangent de tout. Un tel ensemble, comme on le voit, est loin de la beauté proprement dite. C’est ce qu’on appelle une figure chiffonnée, figure classique de grisette, qui serait peut-être laide sous le morceau de carton, mais que le bonnet rend parfois charmante, et plus jolie que la beauté.
Ainsi était mademoiselle Pinson.
Marcel s’était mis dans la tète qu’Eugène devait faire la cour à cette demoiselle; pourquoi? je n’en sais rien, si ce n’est qu’il était lui-même l’adorateur de mademoiselle Zélia, amie intime de mademoiselle Pinson. Il lui semblait naturel et commode d’arranger ainsi les choses à son goût et de faire amicalement l’amour. De pareils calculs ne sont pas rares et réussissent assez souvent, l’occasion, depuis que le monde existe, étant de toutes les tentations la plus forte. Qui peut dire ce qu’ont fait naître d’événements heureux ou malheureux, d’amours, de querelles, de joies ou de désespoirs, deux portes voisines, un escalier secret, un corridor, un carreau cassé?
Certains caractères, pourtant, se refusent à ces jeux du hasard. Ils veulent conquérir leurs jouissances, non les gagner à la loterie, et ne se sentent pas disposés à aimer parce qu’ils se trouvent en diligence à côté d’une jolie femme. Tel était Eugène, et Marcel le savait; aussi avait-il formé depuis longtemps un projet assez simple, qu’il croyait merveilleux et surtout infaillible pour vaincre la résistance de son compagnon.