Tirs croisés à Plougastel-Daoulas - Martine Le Pensec - E-Book

Tirs croisés à Plougastel-Daoulas E-Book

Martine Le Pensec

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Beschreibung

La vie de château à Plougastel-Daoulas ? Léa Mattei n’en demandait pas tant ! Après l’explosion de l’appartement de son ami Joss, Léa s’interroge. Qui lui en voulait au point d’attenter à sa vie ? Le mystère se cacherait-il au sein du château et de sa cristallerie ? Joss y menait une enquête généalogique pour la comtesse du Vern, tout juste veuve. À moins que son passé d’ancien militaire ne remonte à la surface ? Léa reprend l’enquête de Joss, se fait embaucher par la comtesse et va de surprise en surprise dans ce château des secrets où l’héritier a disparu dans l’indifférence générale ! Tirs croisés entre tous les protagonistes ? Léa jouera double jeu afin de trouver la vérité et de débusquer les mystères qui entourent cette affaire.


À PROPOS DE L'AUTRICE


Née à Cherbourg, Martine Le Pensec vit à Toulon. D’origines bretonne et normande, elle puise son inspiration dans l’Ouest et le domaine médical, dans lequel elle a travaillé plusieurs années. Elle signe, avec "Tirs croisés à Plousgastel", son vingt-troisième roman policier.

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Seitenzahl: 299

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

« On a beau cacher son jeu, à la longue le temps finit par tout dévoiler. »

Mazouz Hacène

« L’esprit humain a un système de défense primitif pour oblitérer des faits trop stressants que le cerveau ne saurait gérer. Cela s’appelle le déni. »

Inferno – Dan Brown

À ma grande famille que j’aime !

À Jean-Marc qui supporte mes absenceset mes silences, nécessaires à l’écriture.

Merci ! Je t’♥

I

Rue Anatole-France – Brest

Essoufflé il s’appuya sur la rambarde de l’escalier juste avant de franchir la dernière marche. Ses cinquante-huit ans commençaient à lui peser. Monter les deux étages de son immeuble lui demandait plus d’efforts ces derniers temps. Souvenir d’autrefois, sa vieille blessure à la cuisse se rappelait à lui. Il jura à mi-voix. Arrivé sur le palier il fourragea dans sa poche pour sortir sa clé. Il l’introduisit dans la serrure, mais le mouvement entrouvrit légèrement sa porte.

Alerté, il se figea, indécis, l’estomac soudain noué. Il prit une grande respiration et poussa le battant d’un coup. Ses narines, percutées par une odeur entêtante de gaz, se froncèrent instantanément. Trop tard ! Il venait en même temps d’appuyer sur l’interrupteur. Il eut le réflexe de reculer, mais ne put éviter l’éclair blanc et la déflagration qui suivit. L’appartement explosa.

Son corps, soufflé par l’explosion, percuta le mur du palier et glissa jusqu’au sol tandis que les fenêtres du quartier volaient en éclats.

À trente mètres de là, Léa Mattei s’accrocha à son évier, secouée par le choc. Une pluie de verre brisé s’abattit sur le sol. Il lui fallut une dizaine de secondes pour reprendre ses esprits et vérifier rapidement le reste de l’appartement. Ensuite elle attrapa une veste au vol et descendit. Un nuage de poussière flottait dans l’air de la rue Anatole-France. Elle remonta en direction du sinistre. Des flammes sortaient encore d’un appartement, visiblement dévasté, au dernier étage d’une bâtisse. Une forte odeur de gaz flottait dans l’air. Des gens sortaient des immeubles et se rassemblaient l’air un peu hagard.

— Tout va bien ? demanda-t-elle.

Elle leva les yeux. Deux étages et le rez-de-chaussée cela faisait six appartements. Elle continuait de s’enquérir auprès des locataires tandis que les pompiers se frayaient un passage à grands coups de sirène.

Soudain Léa se figea. Elle tourna la tête, aperçut un peu plus loin le “café de la Rade” et sembla réaliser quelque chose. L’inquiétude se peignit sur son visage.

II

Mort d’inquiétude, Pascal Treguer fendait la foule qui s’était amassée à proximité du sinistre. Fort de son mètre quatre-vingt-dix et de sa carrure de rugbyman, le procureur de Brest écartait les badauds tout en cherchant Léa des yeux. Léa Mattei, chère à son cœur, la prunelle de ses yeux ! L’austère procureur, à l’humour au vitriol, prompt à la critique et autrefois aux aventures sans lendemain, avait changé en croisant la route de la détective privée.

Lui qui avait vécu une histoire forte et dévastatrice avec une Américaine de Boston, mère de sa fille unique Gloria, et qui s’était muré dans l’amertume après cet échec, s’était mué en agneau pour les beaux yeux de la Corse ! Leur histoire, commencée grâce à sa fille, durait. Soudain il la repéra discutant avec les pompiers.

— Ma chérie, quelle peur de trouver l’appartement rempli de débris de verre et toi disparue !

Essoufflé par ses efforts, il la serra dans ses bras. Léa le rassura.

— Que s’est-il passé ?

Le procureur reprenait le dessus sur l’amoureux inquiet. Le commandant des pompiers répondit :

— Explosion de gaz, dans un des appartements du dernier étage.

— Des victimes ?

— Un homme, au dernier. Peut-être le locataire de l’appartement qui a explosé. Retrouvé sur le palier, inconscient, “blasté” avec des brûlures.

— Grave ?

Le pompier fit une grimace.

— Pronostic incertain. Le SAMU s’occupe de lui. Selon l’emplacement où il a été retrouvé il se trouvait sûrement devant l’appartement, peut-être était-il en train d’entrer… C’est ce qui pourrait le sauver, de n’avoir pas été dedans.

Treguer fronça le nez.

— D’autres victimes ?

— Oui, moins sérieuses. Deux jeunes gens qui passaient dans la rue à ce moment-là ont reçu des débris brûlants. On a aussi des barotraumatismes. Il paraît que ça a pété dur ! Les oreilles ont souffert.

Léa confirma. Elle était encore un peu secouée par l’intensité de la déflagration, mais surtout son inquiétude montait à vue d’œil. Treguer la scruta et capta son malaise. Il savait sa compagne ancienne gendarme. Celle-ci ne se troublait pas facilement. Mais à cet instant il devinait que quelque chose la tracassait. Il l’entraîna à l’écart.

— Dis-moi.

Léa se mordit nerveusement les lèvres.

— Je suis quasi certaine qu’il s’agit de Joss, mon dernier client.

Pascal Treguer haussa les sourcils.

— Mais si, je t’en parle parfois. C’est ce généalogiste avec qui je prends un café de temps en temps. Il approche de la soixantaine. Hier il m’a demandé de trouver sa fille et de lui remettre une enveloppe. J’ai prévu de me rendre dans la région de Toulon dans quelques jours. Marc a accepté de gérer les jumeaux.

Marc Guillerm, commandant de la brigade de recherches de Brest, son ex-compagnon et père de ses jumeaux, Matteo et Samantha, de quatre ans et demi. Treguer hocha la tête.

— Tu vas le faire tout de même ?

— Joss m’a réglé l’enquête en avance et il semblait beaucoup y tenir. Même si… même s’il ne s’en sort pas je me sens l’obligation morale de le faire pour lui. Et s’il survit il sera sûrement heureux que je l’aie fait !

— Hum, il va falloir se pencher sérieusement sur ce problème de gaz…

Les yeux fixés sur la façade éventrée, Léa était plongée dans une profonde réflexion.

— À quoi penses-tu, ma douce ?

— À Joss. C’est quelqu’un de solitaire, qui parle peu. La plupart du temps il lit un bouquin en prenant son café. Parfois nous discutions sur la généalogie. Un sujet passionnant qu’il sait rendre vivant. La généalogie, je crois qu’il y est venu vers la cinquantaine. Une deuxième carrière… parce qu’il a été militaire. Il y a des signes qui ne trompent pas… et à mon avis pas n’importe quel militaire… sûrement pas un soldat du rang… une façon d’être, son regard, sa réserve… calme et détendu en apparence, mais sur le qui-vive tout le temps. Tu vois ce que je veux dire ?

Treguer acquiesça.

— Et cette explosion de gaz, ça t’inquiète par rapport à son profil ?

— Oui, beaucoup. Je l’ai senti moins serein hier. Je sais qu’il est sur une enquête généalogique, pour retrouver un ou des héritiers d’une famille aisée de Plougastel-Daoulas. J’ai compris que ce n’était pas facile. Puis il a changé de sujet et m’a confié cette mission pour lui, en insistant pour me payer tout de suite. Je lui ai répondu que ce n’était pas urgent, une avance suffisait pour les frais de déplacement et que je facturerai à l’issue de l’enquête. Il n’a rien voulu entendre et m’a payée en espèces en majorant la somme que je lui avais indiquée. Je l’ai senti soucieux. Son nom c’est Josselin Tramer. Et je l’ai vu rentrer deux fois dans cet immeuble. Tu comprends mon inquiétude ?

Treguer la serra contre lui. Une agitation se fit près de l’entrée. Les médecins du SAMU arrivaient avec le brancard. L’homme disparaissait en partie sous le matériel de réanimation. Léa aperçut une partie de son visage, mais c’est sur son poignet gauche qu’elle distingua nettement un petit scorpion sur la face interne. Son cœur se serra. Elle n’avait plus de doute.

— C’est lui, souffla-t-elle à Pascal, c’est Joss.

III

Léa Mattei s’était rendue à l’hôpital de la Cavale Blanche. Joss Tramer y était en réanimation et elle patientait pour obtenir des nouvelles. Un médecin poussa les portes du service et s’arrêta devant elle.

— Léa Mattei, c’est vous ?

Elle hocha la tête.

— Comment va Joss ?

— Son état est stable pour le moment. On l’a plongé dans un coma artificiel. Pour vous résumer, on l’a trouvé dans le périmètre secondaire de l’explosion. S’il avait été dans l’épicentre on n’en parlerait plus et ses blessures auraient été mortelles. Lui se trouvait dans la zone des victimes critiques. Il a des lésions de blast, l’effet de souffle, qui comprennent des fractures, des troubles respiratoires, des brûlures. Un état de choc. On l’a mis sous assistance respiratoire. Il faut un peu plus de temps pour évaluer ses blessures.

Léa, qui avait retenu son souffle pendant les explications du médecin, relâcha la pression.

— Puis-je le voir ?

— Quelques minutes seulement. Alors, vous êtes bien Léa Mattei ?

La jeune femme acquiesça et porta un regard interrogatif sur lui.

— Les secours ont retrouvé un sac dans le couloir, non loin de lui. Le sien puisque ses papiers d’identité s’y trouvaient. Pas grand-chose d’autre à part un roman et une bible. Dessus se trouvait un Post-it indiquant « à remettre à Léa Mattei ». Vous passerez au bureau des infirmières pour la récupérer.

L’homme la salua et repartit dans le service, laissant Léa interloquée. Elle suivit son conseil et se rendit près de l’infirmière-chef qui lui remit l’objet en question. C’était une bible en cuir noir, un peu usagée. Facile à emporter avec sa couverture pression à rabat. Léa ne se souvenait pas l’avoir déjà aperçue avec Joss. Toutefois une sacoche restait posée sur le siège voisin du sien à chacune de leurs rencontres. Elle devait s’y trouver. Effectivement il lisait au café, mais elle se remémorait plutôt des romans de Maxime Chattam ou de Michael Connelly.

Son nouveau client était-il croyant au point de garder cette bible en permanence auprès de lui, comme un talisman ? Ou comme un souvenir, un objet du passé ? Léa l’ouvrit et chercha la date d’impression.

Un bref calcul lui souffla que Joss devait avoir moins de cinq ans lors de son impression. Une bible familiale ? Les pages étaient fines comme du papier pelure. Elle chercha des indications et en trouva une au verso de la couverture. À l’encre sépia, presque effacée par le temps, elle déchiffra : Amélie Tramer-Jonas. « Bingo ! » songea-t-elle. La bible de sa mère ! Voilà pourquoi il la trimballait avec lui. Un souvenir précieux, certainement.

Mais pourquoi voulait-il qu’elle lui soit remise ? Léa fixait d’un air dubitatif les mille sept cent trente pages du pavé religieux. Elle feuilleta quelques pages et soupira. « En plus c’est écrit tout petit ! » C’est ainsi que Pascal Treguer la trouva à son retour du tribunal. L’air désabusé de sa compagne ne lui échappa pas.

— Toi, je sens que quelque chose te tracasse…

Elle lui désigna la bible. Treguer la prit entre ses mains, la soupesa.

— Une belle édition, du cuir vieilli…

Léa souffla d’un air excédé.

— Monsieur est connaisseur ! Pascal, je me fiche de sa valeur, ou de savoir si c’est une édition rare. Ce devait être celle de la mère de Joss. Non, je me creuse la tête à comprendre pourquoi il avait noté dessus de me la remettre ! Comme s’il pressentait qu’il allait lui arriver quelque chose de grave.

Treguer hocha la tête. Léa lui relata son entrevue avec le médecin du service de réanimation et comment la bible avait atterri entre ses mains.

— Tu n’as rien remarqué de particulier dedans ?

— Pour l’instant non. Je viens juste de l’examiner superficiellement. Enfin tu noteras qu’elle fait plus de mille sept cents pages… j’ai de quoi parcourir…

Treguer réprima un sourire en voyant l’expression déconfite de sa compagne. Il la connaissait bien. Léa n’était pas très portée sur la religion. L’idée de parcourir méthodiquement la Bible devait lui paraître pour le moins rébarbative !

Elle soupira.

— Je n’ai pas encore réussi à joindre Marc. Tu crois à la thèse de l’accident ?

Treguer lut dans ses yeux qu’elle-même n’y croyait pas. Le doute raisonnable. Elle poursuivit :

— Eh bien, ce serait quand même une sacrée coïncidence ! Pile quand il devient stressé, tendu, aux aguets. C’est le sentiment que j’ai eu à notre dernière rencontre. Pile aussi quand retrouver sa fille devient prioritaire pour lui. Au point de m’expédier dans la région de Toulon en ne regardant pas à la dépense. Un sentiment d’urgence à régler une affaire personnelle ? S’est-il senti menacé ?

Pascal laissait sa compagne exprimer à voix haute le déroulé de ses questionnements. Il admirait sa pensée intuitive et logique à la fois. Il la laissa terminer avant de reprendre la parole.

— Guillerm va t’appeler ce soir. Il est sur le terrain.

Léa haussa les sourcils.

— Ah ? Il sait que je connais Joss ? Vous vous êtes parlé ? Tu lui as dit que Tramer m’a confié une enquête pour lui ?

Treguer hocha la tête.

— Il va t’interroger comme témoin puisque tu l’as vu le jour de l’accident. Il a aussi rencontré le patron du café de la Rade qui lui a décrit ce que ton client a fait cette dernière journée. Il est parti peu après ton passage puis est revenu pour midi, a pris le plat du jour et un café, a repris un deuxième café, s’est plongé dans un bouquin. Il semblait prendre des notes puis il est parti. Peu après il a entendu l’explosion. C’est bien l’appartement de ton client qui a sauté et il y avait plus de bouteilles de gaz que nécessaire pour sa cuisine… Sûrement au milieu du salon. Donc oui, c’est criminel. Patiente un peu, ton ex va prendre contact avec toi.

Ça confirmait les premières impressions de Léa.

IV

Plougastel-Daoulas

La comtesse Sabrine du Vern lâcha l’océan du regard et le tourna vers le fort du Corbeau. Elle était descendue par le chemin jusqu’à la plage du Corbeau, d’où elle apercevait la pointe du même nom. L’océan roulait une eau grise. Le vent mouchetait les vagues d’écume blanche. L’été était encore loin et Sabrine resserra sa veste autour de sa gorge. Elle aimait venir perdre son regard là, humer les senteurs iodées et l’odeur de fougères. Elle s’évadait ainsi de sa prison morale où elle était enfermée depuis cet hiver. Plusieurs semaines déjà qu’elle avait reçu pour ses étrennes l’annonce d’une sale maladie. Du genre dont on n’est pas certain de réchapper. Et ça rebattait sérieusement les cartes ! Non pas que Sabrine ait peur de mourir, bien que l’idée ne l’enchante pas non plus. À cinquante-sept ans la comtesse était encore une belle femme, mais une fatigue insidieuse grignotait un peu plus chaque jour son énergie. Grande, un mètre soixante-dix, ses beaux cheveux blonds nuancés d’argent n’avaient pas résisté à la deuxième séance de chimiothérapie. Ses longues mèches, dont elle était si fière, avaient disparu en trois jours. Depuis elle portait un turban rouille qui accentuait sa pâleur. Sa main droite malaxait le pommeau de la canne dont elle s’était munie pour marcher le long du littoral. Fatigue oblige. Peut-être avait-elle préjugé de ses forces en laissant sa voiture au parking du fort, vers Illien ar Guen, pour descendre le chemin jusqu’à la mer ? Son beau regard gris prit une nuance d’orage en pensant à la remontée.

Elle vivait ici, à Plougastel-Daoulas depuis toujours. C’est le poumon vert de Brest, à quinze minutes du centre-ville, elle se sentait pourtant éloignée de tout, presque comme sur une île. Son château, un joli manoir en réalité, se trouvait à quelques kilomètres de là, entouré d’un parc de dix hectares. Fruit du travail des ancêtres et du sens des affaires de son mari, le comte Armel du Vern. Au fil du temps il s’était diversifié, mais la culture des fraises avait largement contribué à l’aisance de la famille, ainsi que la cristallerie. Armel, disparu quatre mois plus tôt, avait su faire fructifier le capital.

Elle entama laborieusement la remontée. Une main sur sa canne et l’autre pressant son cœur qui battait comme un oiseau en cage. Fichue maladie qui la jetait prématurément dans les affres de la vieillesse ! Si seulement elle avait la réponse à ses questions elle pourrait sans crainte lâcher prise. Sans crainte de laisser le domaine à l’abandon.

À son troisième arrêt, les jambes tremblantes, la comtesse désespérait de parvenir au parking. Mais une voix familière la héla ! Malgré sa vision brouillée par l’épuisement, elle reconnut Jacob le régisseur du domaine. Aussi son chauffeur et homme de confiance.

— Madame la comtesse ! s’exclama-t-il.

Sabrine lui sourit, soulagée.

— Merci, Jacob, de votre prévenance. Je crois bien que j’ai présumé de mes forces…

— Vous n’êtes pas raisonnable, Madame la comtesse, Katrine se faisait un sang d’encre en ne vous revoyant pas rentrer. Tenez, prenez mon bras.

Elle s’appuya sur le bras secourable de son régisseur. Lui et sa femme Katrine avaient pris la relève de Morvan et Marie qui travaillaient au château depuis l’enfance du comte. L’heure de la retraite avait sonné deux ans plus tôt pour ces derniers qui avaient vanté l’éloge du couple pour les remplacer. Ils avaient rapidement su se rendre indispensables auprès de la comtesse. Malgré sa fortune, Sabrine du Vern, née Lubin, se sentait laminée par une succession d’épreuves dont le diagnostic de son cancer n’était pas la première…

À l’automne de l’année précédente, Armel du Vern avait succombé à une crise cardiaque lors d’une promenade à cheval, à peine âgé de cinquante-neuf ans. Un cataclysme pour elle qui perdait son mari. Sans compter qu’elle avait dû se plonger dans les affaires du domaine sans trop savoir où elle allait !

Et puis le drame de sa vie c’était Malo, son fils unique, en rébellion depuis l’adolescence contre son père. La rencontre de ces deux forts caractères produisait des étincelles ! Épris d’aventures et de liberté, il n’y avait pas un jour où il ne s’était pas opposé à son père, jusqu’à celui où il avait quitté le domaine et ses parents. À dix-neuf ans. Au début Sabrine s’était consolée en se disant que le temps arrangerait les choses entre eux et que Malo reviendrait à de meilleurs sentiments une fois sa soif de liberté étanchée.

Mais, à son grand désespoir, elle avait dû se résoudre à accepter la situation. Tous les deux ans Malo faisait une brève apparition pour embrasser sa mère. Ses visites ne dépassaient guère les deux jours, au-delà desquels les éclats de voix reprenaient dans le château. Armel du Vern n’avait jamais accepté que son fils unique refuse de s’initier aux affaires, pour prendre sa suite plus tard. Autant demander au vent d’arrêter de souffler ou au soleil de briller ! Le père et le fils s’enflammaient, les portes claquaient et Malo disparaissait à nouveau. Seule Sabrine avait le droit à un appel à Noël et à son anniversaire en juin. Elle savait que son fils bougeait beaucoup. Italie, Grèce, Réunion, Brésil, Argentine, Costa Rica… la liste des pays traversés était longue, car il ne restait pas longtemps au même endroit. L’envie de bouger ou précaution pour que son père ne le localise pas ?

Sabrine savait qu’il s’était initié à différentes cultures. Malo lui ressemblait plus qu’à Armel. Des yeux gris et des cheveux blonds et bouclés qu’il portait longs, retenus par un catogan dans la nuque. La vie au grand air lui avait tanné la peau.

Son fils ne lui avait jamais confié ses coordonnées. Elle tentait de glaner quelques informations lors de ses deux appels annuels et lorsqu’il passait à Plougastel-Daoulas. Le temps passant, il s’était un peu assoupli, comprenant peut-être que sa mère vieillissait. Il lui avait remis, à elle seule, le numéro d’une amie fidèle. Il avait pris soin de préciser que celle-ci ne vivait pas avec lui, n’était pas proche géographiquement, donc Sabrine ne devait pas espérer parler à son fils en appelant ce numéro. Non, c’était juste une précaution en cas d’événement grave. Anna – c’était son prénom – connaissait le numéro de téléphone de Malo et le préviendrait. Sabrine avait dû se contenter de ça. C’est ainsi qu’elle avait pu avertir son fils du décès d’Armel, l’année précédente. Deux heures après l’appel passé à Anna, Malo l’avait rappelée pour lui dire qu’il arrivait aussi vite que possible.

Sombre durant les obsèques, quels regrets avait-il ruminés ? Il s’était détendu par la suite. Plus d’éclats de voix à redouter au château ! Sabrine était sous le choc de la disparition prématurée de son époux, néanmoins les jours où son fils était resté auprès d’elle demeuraient les plus heureux depuis quatorze ans. Elle s’était prise au jeu d’espérer son retour définitif en Bretagne. Il avait même commencé à lui faire des confidences sur sa vie personnelle au bout de plusieurs jours. Il était seul à ce moment-là, mais une femme avait compté au point que… Sabrine, suspendue à ses lèvres, avait cru comprendre que son fils était papa, une histoire compliquée qu’il n’avait pas voulu révéler plus. Encore un peu de patience, bientôt tu rencontreras cet enfant. Il ne lui en avait pas fallu plus pour lui redonner du baume au cœur. Un petit-fils ou une petite-fille ?

Elle s’était senti pousser des ailes à cette nouvelle. C’était ce qui lui avait donné le courage de reprendre les affaires, de se plonger dans ce monde difficile à ses yeux. Pour Malo, pour cet enfant encore inconnu… Elle avait mis tant d’espoirs dans cette nouvelle, maintenant que le caractère ombrageux d’Armel n’était plus là pour la priver de sa descendance.

Mais tout s’était écroulé rapidement. Malo avait disparu de nouveau sans prévenir. Ses affaires et sa valise aussi. Sur le lit un mot de sa main.

« Désolé, maman, la vie de château ce n’est pas pour moi. J’étouffe. Je te ferai signe plus tard. Pardonne-moi, je t’embrasse. Malo. »

Son fils de trente-quatre ans l’avait de nouveau quittée…

V

Brest

Léa avait fini de nettoyer soigneusement son appartement, après le passage du vitrier. Pas envie que Réglisse s’entaille les coussinets sur les éclats de verre. Le joli chaton noir, récupéré un jour de pluie à Plouzané par le procureur, avait grandi. Il occupait les deux derniers étages de la maison de Léa. Le rez-de-chaussée, réservé à son bureau professionnel, lui était interdit. Mais Réglisse préférait la salle de jeux des jumeaux au dernier étage !

Un dernier tour d’horizon puis, satisfaite du résultat, elle sortit la bible de Joss de son sac et la posa sur la table. L’objet l’intriguait. Pourquoi le lui avoir fait remettre ?

Léa le retourna et éprouva sous ses doigts la douceur du cuir patiné. Léa tourna les fines pages avec précaution. La sainte Bible était une version établie par les moines de Maredsous en Belgique.

À la fin du livre se trouvait le registre de famille, avec les naissances et les baptêmes ainsi que les décès. Il y avait là les grands-parents de Joss, des deux côtés, et ses parents. Deux petites sœurs aussi, dont une n’avait pas vécu longtemps. Rien qui la renseigne sur les raisons qui avaient poussé Joss à lui confier ce bien personnel. Pourtant, il y en avait certainement une, Léa en avait la certitude. Elle feuilleta les saintes Écritures sans conviction. Elle pressentait qu’en faisant cela le généalogiste lui avait laissé un message, sauf qu’elle ne voyait pas comment le découvrir. Chaque page se présentait sous forme de deux colonnes à la typographie serrée. Psaumes, Rois, Ézéchiel, Esther, Job, Maccabées… « Hum, charmant », songea-t-elle.

Léa, grande lectrice devant l’Éternel, touchait du doigt son ignorance dans ce domaine pour elle hermétique et rébarbatif. Peut-être pourrait-elle y trouver un intérêt historique et géographique ? À condition d’avaler le pavé, ce dont elle se sentait incapable ! D’ailleurs Joss ne pouvait pas avoir souhaité qu’elle devienne une pro de la Bible. Ses conversations avec cet homme avaient dessiné un portrait positif. Réservé, mais passionné par son activité, avec une ouverture d’esprit qui lui plaisait. Rien à voir avec un intégriste de la liturgie. Non, elle pressentait que la bible n’était qu’un moyen, un vecteur d’information. La solution ultime qu’il avait choisie pour abriter des informations sensibles, qu’il ne voulait pas laisser entre toutes les mains. Elle fit glisser encore les pages sous ses doigts. Les mille sept cents pages s’effeuillèrent et son regard capta au vol des annotations au stylo sur l’une d’elles. Elle referma le livre et rechercha minutieusement l’endroit. Juste avant les Notes, le verso de la page était vierge d’impressions, mais pas d’écritures. Des passages avaient été inscrits là. Il y en avait plusieurs.

Léa allait se pencher dessus quand la sonnette retentit. Elle pressa sur le portier vidéo et vit son ex-compagnon devant sa porte au rez-de-chaussée. Elle lui ouvrit. Le commandant Guillerm entra, l’air un peu intimidé. C’était la première fois qu’il se rendait chez elle. C’était Léa qui lui amenait les enfants, lors des passages de garde, et qui les reprenait chez lui ou à la brigade. Leur séparation, houleuse au départ, datait de plusieurs années et l’ambiance s’était apaisée entre eux. Enfin, surtout de son côté. C’était lui, quitté par Léa, qui avait le plus souffert de la rupture. Parents de jumeaux, ils avaient pris le parti de s’entendre pour le bien des enfants. Et puis la rencontre de Marc Guillerm avec Margot et son remariage avaient clos la mésentente. Léa le précéda dans l’escalier et le fit pénétrer dans son appartement. Curieux, Réglisse pointa son nez et s’approcha du nouvel arrivant. Le commandant l’observa.

— C’est lui le fameux Réglisse dont les enfants me rebattent les oreilles ?

Léa s’esclaffa.

— Ils en sont fous ! Fais gaffe, c’est celui du proc’ ! Non, je plaisante c’est celui de la maison, mais c’est Pascal qui l’a découvert dans son jardin.

Le commandant devait diffuser de bonnes ondes, car Réglisse frotta sa tête contre lui.

Léa plaisanta.

— Je suis étonnée de ta présence. Je pensais être convoquée à la BR !

Marc haussa les épaules.

— J’étais dans le coin. Ça t’évitera un déplacement.

Léa lui servit un café et ils se posèrent dans le salon. Marc Guillerm attaqua.

— Le proc’ m’a dit que tu connais le blessé de l’explosion d’hier ?

Léa lui relata comment elle avait rencontré Josselin Tramer et leur dernière entrevue. Elle décrivit l’homme et les habitudes qu’elle avait remarquées au fil des mois.

— Tu dois bosser pour lui m’a dit Treguer ?

Elle hocha la tête.

— Oui, il venait de me confier une mission. Retrouver une jeune fille. Il s’agit de sa fille.

— Comment l’as-tu trouvé la dernière fois ? Détendu ou stressé, inquiet ?

Léa prit le temps de réfléchir avant de lui répondre.

— Je n’arrête pas d’y penser. Je pense qu’il était nerveux, inquiet. Déjà il m’a confié cette enquête qui avait l’air de lui tenir à cœur. Il voulait que je m’y mette rapidement.

Le commandant posa sa tasse et leva les yeux sur elle.

— Sa fille, tu dis ? Parce qu’on a fait une rapide enquête sur lui et il n’a pas d’enfant…

Léa se mordit la lèvre inférieure en signe de réflexion.

— Je comprends… mais il a pu avoir un enfant non reconnu ou même dont il ait pris connaissance de son existence tardivement. Ce sont des choses qui arrivent. En fait il m’a parlé d’un binôme féminin qu’il a eu autrefois, dont il aurait appris le décès récemment. Et de là il m’a dit : « Lilia est seule désormais », et m’a demandé de la retrouver et de lui remettre une enveloppe… que je n’ai pas ! On devait se revoir pour qu’il me la donne. On n’avait pas fixé la date exacte. Il a juste insisté pour que ma recherche commence assez rapidement. Dans une semaine maximum. J’attendais son feu vert. En tout cas c’était suffisamment important pour qu’il me paye tout de suite et en majorant la somme… il me l’a demandé comme une faveur. Lui toujours si impassible, ça m’a étonnée qu’il laisse percer une faiblesse. D’habitude il était très réservé, mais avec un petit éclat malicieux au fond du regard, une bonne dose d’humour pince-sans-rire aussi. Là, il était éteint, comme accablé… Vous avez trouvé quoi d’autre sur son passé, à part qu’il n’avait pas d’enfant ?

Marc fit une grimace.

— Ton instinct ne t’a pas trompée. Tramer a bien été militaire. Linguiste dans l’armée de l’air, spécialiste des écoutes. Il maîtrise l’anglais, l’hébreu et l’arabe, ce qui l’a envoyé sur tous les théâtres de guerre au Moyen-Orient. Il a vraisemblablement fait partie du renseignement militaire. Il a quitté ses fonctions à cinquante ans. Et il a bien eu un binôme durant dix ans. Une femme, Véronique Amber.

Léa retint son souffle.

— Décédée ?

— Oui, il ne t’a pas menti sur ce sujet. Décédée il y a deux mois à Toulon et maman d’une fille, Lilia Amber, dix-huit ans.

Léa applaudit.

— Bravo, Commandant ! Tu me facilites le travail avec ces infos. Au moins je sais que Joss ne m’a pas raconté d’histoire.

— La cause du décès est connue ?

— Non, mais décédée à l’hôpital Sainte-Musse de Toulon le 3 février.

Léa nota les informations tout en remerciant son ex qui lui apportait une base pour entamer sa recherche de Lilia. Elle se laissa aller à songer à Joss. Un frisson la parcourut. Sa carrière militaire ne l’étonnait pas. Elle l’avait perçue lors de ses rencontres avec le généalogiste. Il s’était réorienté, mais toujours dans le renseignement et les enquêtes, finalement. Sa rencontre avec lui datait d’une bonne année. Un peu après sa blessure à l’épaule reçue lors d’une précédente enquête. Léa avait pris l’habitude de faire une pause au café de la Rade, tout proche de chez elle et de son kiné chez qui elle avait passé une vingtaine de séances de rééducation. C’est là que, le voyant plongé dans la lecture d’un roman de Maxime Chattam, elle avait approuvé son choix d’un pouce levé en désignant l’ouvrage. Joss avait souri, posé son livre et échangé quelques phrases avec elle. Au fil des jours, ils étaient devenus suffisamment proches pour que Léa le rejoigne directement à sa table avec son café lorsqu’elle venait. Les séances de kiné s’étaient terminées et elle avait repris son travail de détective, mais elle passait tout de même, de temps à autre, échanger quelques mots avec lui. Au fil des rencontres il lui avait fait découvrir sa passion pour son activité, tout en demeurant silencieux sur sa vie d’avant la généalogie. Léa lui avait raconté la gendarmerie puis son activité actuelle. Rarement plus de trente minutes, mais c’était une parenthèse qu’elle appréciait auprès de cet homme calme et mystérieux.

— Du coup, reprit le commandant Guillerm après avoir écouté Léa égrener ses souvenirs, que vas-tu faire pour ton enquête ? Il est dans un état grave, pas sûr qu’il survive…

Léa soupira.

— Je n’ai pas tous les éléments, même si tu m’as bien avancée. Il me manque l’enveloppe à remettre à Lilia. Je compte sur ma chance et la bonne étoile de Joss. Il faut qu’il s’en sorte et qu’il me parle… Je vais retourner le voir.

Marc Guillerm se gratta la tête.

— Pas facile… tiens-moi au courant de ta décision, d’ac’ ?

Léa Mattei acquiesça. Elle se sentait légèrement coupable en raccompagnant son ex-compagnon à la porte d’entrée. Elle avait omis de lui parler de la bible que Joss lui avait fait remettre.

VI

Plougastel-Daoulas

Briac Lubin traversa le parc du château pour se rendre à la cristallerie, le fleuron de la famille Du Vern, qu’il s’occupait de diriger.

Le château, qui datait du XVIIe siècle, comptait, en bordure du domaine, des dépendances qui avaient permis la création de la cristallerie. D’un côté l’atelier et de l’autre la boutique qui exposait les créations des trois maîtres cristalliers. Une fois par semaine, le samedi, les visiteurs pouvaient découvrir le savoir-faire ancestral des ouvriers de la fabrique.

Briac caressa du regard les trois fours nécessaires à la fabrication qui expliquaient la chaleur étouffante régnant ici. Le four de fusion et le four de réchauffe, tous deux fonctionnant au gaz, et le four de recuisson, électrique. Dans les deux premiers, obtenir la matière première pour l’un, ajouter la couleur et travailler la pièce pour l’autre, les températures oscillent entre mille cent et mille trois cents degrés, tandis qu’on avoisine les quatre cent cinquante degrés dans le troisième, destiné à recuire les pièces. Briac laissait fonctionner le four de fusion nuit et jour. Impossible à arrêter puisqu’il fallait huit jours pour le monter en température, jusqu’à mille quatre cent quatre-vingts degrés. Une lourde facture énergétique pour l’entreprise. Il cueillit sur un présentoir une magnifique fraise presse-papiers, fleuron de la cristallerie. Rouge et appétissante à souhait, elle semblait tout droit sortie d’un champ de Plougastel. Il la soupesa d’un air connaisseur et mira sa transparence dans un rai de lumière.

Le frère de Sabrine avait été embauché par le comte, son beau-frère, dix ans plus tôt, après que ce dernier eut réalisé que son fils Malo ne prendrait pas la relève. Cette cristallerie c’était le bébé d’Armel du Vern. Vingt-cinq ans plus tôt, il l’avait fait renaître de ses cendres, elle qui fonctionnait au XIXe siècle. La Première Guerre mondiale l’avait forcée à l’arrêt, faute de matières premières et d’hommes pour son fonctionnement. Mais Armel avait suivi son idée d’enfant et fait revivre la cristallerie. De nouvelles créations, estampillées du domaine, sortent depuis des ateliers. Le comte s’était amusé à imaginer des produits originaux qui reflétaient la région et le domaine. Et il avait décliné la fraise sous toutes ses formes ! Sa fierté.

Des années plus tôt, un chef d’atelier en or avait su développer l’activité. Lorsque Corentin avait commencé à vieillir, la question de son remplacement s’était posée. Sabrine avait su convaincre son époux de confier son poste à son petit frère, Briac, de dix ans son cadet. D’abord réticent, le comte avait fini par accepter. Les états de service de son beau-frère n’étant pas des plus rassurants. En effet Briac Lubin avait peu travaillé dans sa jeunesse, préférant rester dans le sillage de jeunes héritières… au grand désespoir de sa sœur aînée ! Passé ses trente-cinq ans sans avoir réussi à mettre le grappin sur l’une d’entre elles, son étoile avait pâli. Aussi Sabrine s’était-elle empressée de lui trouver un emploi. Corentin s’était occupé de sa formation durant près de deux années. Il avait vu tous les postes avant de reprendre la direction de la fabrique. Contre toute attente il avait montré de l’intérêt pour l’entreprise et s’était pris au jeu. Le dandy nonchalant s’était mué en employé consciencieux.

Briac était soucieux. La mort brutale du comte avait été un coup dur. Sa sœur ayant dû reprendre les rênes des différentes activités du domaine au pied levé, alors même qu’elle se trouvait affaiblie… Briac en avait eu des sueurs froides à l’idée qu’elle ferme la cristallerie. Elle l’avait rassuré. Mais depuis, son état de santé avait réactivé les angoisses du régisseur. Il n’oubliait pas le fils prodigue qui pointait aux abonnés absents, mais qui pouvait réapparaître à tout moment… que deviendrait-il dans ce cas-là s’il lui prenait l’idée de bazarder les affaires ou alors de prendre la direction de tout ? Autant choisir entre Charybde et Scylla !

Cette incertitude pesait sur la santé de Briac Lubin, et des remontées acides le faisaient grimacer régulièrement. Il sortit une pastille de sa poche et la suça pour calmer ses aigreurs. D’autant plus que sa sœur avait laissé échapper des sous-entendus un jour de déprime. Malo l’aventurier, le globe-trotter, aurait essaimé et un potentiel héritier existerait quelque part ! Une grimace de dépit déforma son visage. Sabrine s’était reprise, avait pincé les lèvres et secoué la tête sans vouloir en dire plus. Puis elle avait agité la main comme pour chasser une mouche inopportune. Son aigreur d’estomac redoubla. Il n’était pas assez important aux yeux de sa sœur pour qu’elle partage avec lui des confidences…

Un ouvrier pénétra dans l’atelier et le salua respectueusement. Briac hocha la tête en retour. Il n’y avait qu’ici qu’il se sentait à sa place et respecté.

VII

Brest